Positive Leadership

[FR] Du pôle Sud au pôle intérieur : Matthieu Tordeur, explorateur

Jean-Philippe Courtois Season 12 Episode 8

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À 27 ans, il a marché seul jusqu'au bout de la Terre. Ce qu'il a trouvé là-bas n'était pas un sommet.

À 27 ans, Matthieu Tordeur devient le plus jeune explorateur au monde à rallier le pôle Sud à ski, en solitaire et sans ravitaillement. 1 150 kilomètres en 51 jours. Un traîneau de 115 kilos. Moins 50 degrés. Et la solitude la plus radicale qu'un être humain puisse choisir.

Né à Rouen, formé chez les scouts et nourri aux aventures de Tintin, Matthieu fait ses études à King's College London et à Sciences Po Paris avant de transformer une thèse de fin d'études en tour du monde en 4L, à travers 90 pays, pour donner une voix aux invisibles de la microfinance. À 27 ans, il atteint le pôle Sud. Aujourd'hui, il consacre ses expéditions à la science : il vient de rentrer d'« Under Antarctica », 4 000 kilomètres en kite-ski en 80 jours avec la glaciologue Heïdi Sevestre, sous l'égide de l'UNESCO et de la Décennie d'Action pour les Sciences Cryosphériques.

Sa conviction n'a jamais été d'accumuler des sommets. « Je ne suis pas un collectionneur de sommets », dit-il. Ce que Matthieu a découvert dans la solitude antarctique n'était pas un record, mais un pôle intérieur, la capacité de se rejoindre soi-même quand tout autour disparaît, et la conviction que toute traversée se sépare en deux niveaux : ce qu'on contrôle et ce qu'on doit lâcher.

Quatre routines apprises à -50°C qui tiennent à 9 heures du matin, dans n'importe quelle traversée professionnelle ou personnelle :

  1. L'inconfort est temporaire. Les douleurs, les cloques, les courbatures, ça ne dure pas pour la vie.
  2. Remets ton rêve de pôle Sud à la surface. Quand tout est difficile, retourne dans l'état d'esprit où tu rêvais ce projet.
  3. Séquence la longue route en petits pas atteignables.
  4. Lâche prise sur l'incontrôlable. La météo, la neige molle, ce ne sont pas tes leviers. Ta respiration, ton geste, ton alimentation, eux, le sont.

Cette conversation rejoint un fil que je porte depuis des années à travers Live for Good : comment aider chaque jeune à trouver sa propre boussole intérieure dans un monde qui les bombarde de distractions. Mes années chez Microsoft m'ont appris qu'aucune stratégie ne tient si elle n'est pas portée par des personnes qui savent pourquoi elles se lèvent le matin. 

Dans cette conversation, nous explorons :

  1. Pourquoi Matthieu est parti seul, pas par défaut, mais comme un cadeau qu'il s'offrait à lui-même
  2. La lettre de son père, à n'ouvrir qu'en cas d'abandon, qu'il a portée tout au long de l'expédition
  3. Les quatre routines de leadership apprises au pôle Sud
  4. « Under Antarctica » avec Heïdi Sevestre : transformer l'aventure en science climatique sous l'égide de l'UNESCO
  5. Pourquoi il refuse l'image du collectionneur de sommets, et ce qu'est pour lui le vrai sommet

« L'inconfort, les douleurs, les cloques, les courbatures, c'est temporaire. Ça ne va pas durer pour la vie. »
 Matthieu Tordeur, explorateur polaire

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JP — [00:00]

Bonjour à toutes et à tous, c'est Jean-Philippe Courtois et vous êtes dans un nouvel épisode du Positive Leadership Podcast, le podcast qui vous fait grandir en tant que personne, mais aussi en tant que leader et éventuellement et surtout à la fin en tant que citoyen du monde.

Aujourd'hui, j'ai le privilège d'accueillir un homme qui a marché seul jusqu'au bout de la Terre. Et qui est revenu porter, je pense, d'un message important, d'urgence et d'espoir, dans notre époque qui a bien besoin d'entendre.

À 27 ans, il devient le premier Français et le plus jeune explorateur au monde à rallier le pôle Sud à ski, en solitaire et sans ravitaillement. Je crois que c'est à peu près 1150 km en 51 jours, il va nous dire ça un petit peu plus tard, avec un traîneau quand même de 115 kg par moins 50 degrés, pour donner une petite idée à nos éditeurs confortablement installés, en tout cas absolument pas dans des températures comme celle-ci.

Et aujourd'hui, en ce début d'année, en 2026, ils viennent rentrer il y a quelques mois d'une expédition extraordinaire under Antarctica, 4000 kilomètres en kiteski avec la glaciologue docteur Heïdi Sevestre pour cartographier les profondeurs de la calotte polaire. Mathieu, Mathieu Tordeur, explorateur, auteur, conférencier, je suis très heureux vraiment de t'accueillir en Positive Leadership Podcast aujourd'hui.

Matthieu — [01:15]

Merci Jean-Philippe et bravo pour cette introduction très juste et bien renseignée.

JP — [01:22]

On va aller fouiller encore plus ensemble dans déjà ta vie extrêmement riche d'aventures, bien sûr, Mathieu. Alors, Mathieu, tu es né à Rouen et tu as été élevé à Mont-Saint-Aignan, je crois. Donc, tu as tes racines en Normandie. J'ai cru comprendre que Tintin, le scoutisme, ont fait partie un petit peu des premières années aussi dans ton jeune âge. Est-ce que tu peux nous parler de ton enfance en Normandie, de tes parents, des valeurs qui t'ont transmises, des valeurs qui sont importantes pour toi depuis tout petit, comme on dit ? Et finalement, qu'est-ce qui reste de ce petit gamin de Mont-Saint-Aignan aujourd'hui

Matthieu — [01:35]

Moi, c'est vrai que j'ai grandi à Rouen, à Mont-Saint-Aignan, donc il y a une petite ville juste à côté de Rouen, au cœur de la Normandie. J'ai eu la chance de grandir dans une famille où on nous poussait à découvrir, où on poussait les frontières de la curiosité assez loin. Mes parents m'ont poussé à apprendre l'anglais très jeune, par exemple. Ils m'ont scolarisé aussi avec mon accord, mais à l'étranger. Quand j'étais par exemple au collège, j'ai fait des séjours dans des pensions. Notamment en Irlande. Et donc, en fait, assez jeune, moi, j'ai commencé à regarder un petit peu au-delà de la Normandie. Et donc, l'éducation que j'ai reçue, elle était tournée vers l'étranger, vers l'international. Et quand j'étais enfant, c'est vrai que j'aimais bien être dehors dans la nature parce que, tu l'as mentionné, j'ai été scout. Dès mon plus jeune âge, pour ceux qui ne connaissent pas, le mouvement des scouts de France, c'est un groupe de jeunes qui apprend à construire des cabanes dans la forêt, à faire des feux, à regarder les étoiles, à se débrouiller, à monter des petits projets en petite équipe. Et puis, tous les ans, on évolue, on gagne en autonomie et puis on passe des week-ends ensemble. Et puis, on a des camps d'été sur des thématiques diverses et variées. Mais c'est vrai que moi, le scoutisme... A pris une part importante de ma jeunesse, puisque j'ai fait ça pendant 10 ans. Je suis même devenu chef, donc encadrant, pour les plus jeunes, quand j'étais étudiant. Et puis c'est vrai, tu l'as mentionné, l'univers de Tintin, c'est quelque chose qui, moi, m'a complètement fasciné dès mon plus jeune âge. Je me... Mes parents me disaient que je n'étais pas même en CP, que je dévorais les BD de Tintin et Milou. Et je pense que tous nos auditeurs les ont lus au moins, ou en ont lu quelques-unes. Et on se souvient bien que ce Tintin, il part aux quatre coins du monde. Il va en Inde, il va en Égypte, il va sur la Lune. Et moi, les aventures de Tintin, c'est ce qui a été, pour moi, quand j'étais jeune, vraiment une fenêtre ouverte sur le monde. Et c'est ce qui m'a donné envie, je crois, de partir l'explorer de mes propres moyens quand je suis devenu ado et jeune adulte.

JP — [01:58]

Est-ce que tu as un titre fétiche adoré de Tintin ? Ce n'est pas ton livre de chevet, en tout cas, que tu aimes bien relire de temps en temps. C'est

Matthieu — [04:06]

Difficile. En tout cas, moi, je me souviens que quand j'étais ado, comme il y a 24 Tintins, je révisais mes Tintins, j'en lisais deux par mois. Et donc, comme il y a 12 mois, je les relisais pour les réviser. Donc, difficile d'en isoler un seul, parce qu'en plus, il y en a pas mal qui fonctionnent en paire. Tu sais, il y a l'objectif lune, on a marché sur la lune, le secret de la licorne, le trésor de Rakam le rouge, donc c'est difficile d'en choisir un seul, mais si je dois en isoler un, j'aime bien Tintin au Tibet. Alors peut-être parce qu'il y a déjà dans Tintin au Tibet un engagement physique, avec cette recherche de Chang dans la montagne, la haute altitude, la neige, et c'est peut-être ça qui m'a touché, mais... Il y a cette BD, cet album qui résonne particulièrement en moi, donc Tintin au Tibet.

JP — [04:57]

C'est marrant ce que tu disais, je reprends un petit peu à la volée. Deux Tintins par mois, révision, on dirait que tu préparais le bac, ouais

Matthieu — [05:05]

En tout cas, on va en parler, mais il n'y a pas d'études pour devenir aventurier ou explorateur, en tout cas pour faire ce que je fais aujourd'hui. Mais c'est le scoutisme et Tintin, je pense, si je dois vraiment revenir sur le début de mon parcours, je pense que ça m'a beaucoup influencé. Et ça a fait partie de moi et ça fait toujours partie de moi. Et j'essaye de m'inspirer de ces héros, de mes héros, pour créer ma propre voie.

JP — [05:33]

Oui, c'est vrai que le scoutisme, on n'en parle plus tellement, mais c'est un mouvement encore extrêmement actif et je ne sais pas le nombre de jeunes qui y passent, mais c'est énorme. Il y a un petit peu cette image, tu sais, religieuse, parce qu'il y a quand même des racines catholiques derrière le mouvement des scouts. Est-ce que tu peux nous expliquer comment tu l'as vécu finalement et de quel âge ?

Matthieu — [05:54]

Il y a plein de mouvements différents dans le scoutisme. Il y a les scouts de France, les scouts d'Europe, les scouts unionistes, les scouts marins, les scouts musulmans. Donc effectivement, ça représente une communauté assez importante. Moi, je me suis retrouvé là-dedans par mon ami d'enfance qui s'appelle Nicolas et qui lui, ses grands frères étaient scouts. Moi, mes parents ne connaissaient pas du tout le scoutisme et le voyaient plutôt justement… Pas d'un mauvais oeil, mais ils se demandaient, mais qu'est-ce que c'est que ce mouvement ? Est-ce que c'est très catholique ? Est-ce que c'est très religieux ? En tout cas, ils ne connaissaient pas du tout. Et donc, ils n'étaient pas réfractaires, mais ils n'étaient pas forcément... Un peu, ok. Ouais, ouais. Enfin, pas pour, en tout cas. Et Nicolas m'a embarqué là-dedans. Une suspicion. Ouais, voilà. Et Nicolas m'a embarqué là-dedans. Et je me souviens de ma mère qui disait que... J'étais invité à un week-end de copains et il avait fait un temps absolument pourri, il avait plu énormément et ma mère se frottait les mains en se disant « bon c'est bien, il va revenir Mathieu, il va revenir dégoûté ». Et on ne va plus entendre parler du scoutisme mais en fait c'était tout l'inverse. J'étais revenu mais avec la banane, le sourire jusqu'aux oreilles et puis mes parents se sont dit « eh zut, en fait il va peut-être poursuivre ». Et en fait, le mouvement des scouts de France, effectivement, a une dimension religieuse catholique. En revanche, ce n'est pas un prérequis d'être catholique. Moi, j'ai reçu une éducation... Un peu catholique parce que j'étais dans un lycée privé catholique. Et aujourd'hui, je ne me considère pas, tu vois... Croyant, pratiquant. Croyant, pratiquant, exactement. Donc, ce n'était pas du tout cette dimension spirituelle qui, moi, m'attirait ou en tout cas attirait mes parents. Moi, ce qui m'amusait, ce qui m'attirait, c'était d'être dehors et de construire des cabanes. Donc après, chacun peut y trouver son compte parce que le côté spirituel et catho est proposé. Mais c'est vraiment dans une petite mesure. Et puis après, chaque groupe est un peu différent. Il y en a qui mettent plus l'accent, d'autres un peu moins. Les scouts de France, c'est mixte, ce qui n'est pas le cas forcément de tous les autres groupes. Les scouts d'Europe, c'est que des filles ou que des garçons. Donc c'est très ouvert. Et moi, je me souviens qu'il y avait des... Des athées, des gâteaux, et puis ce n'est pas quelque chose que je retiens vraiment. En tout cas, on est très libre. Je ne suis pas rentré par cette porte-là, je suis plutôt rentré par la porte de l'aventure et la vie au grand terme.

JP — [08:08]

L'aventure, et puis au plein air, et l'aventure humaine aussi en groupe, avec tout un collectif. Oui, tout à fait. C'est parfait.

Matthieu — [08:12]

Tout à fait. Parce que si on prolonge un peu là-dessus, en fait, quand tu es scout, sans faire trop long, mais bon, tu as plusieurs étapes. Tu commences tes louveteaux, après tes scouts, après tes pionniers. C'est des tranches d'âge, en fait. Et tu termines par... Par une partie qui est compagnon. Tu deviens compagnon et là, tu as la possibilité de monter un projet de solidarité. Et donc là, on avait monté un projet de solidarité avec trois autres copains, dont ce fameux Nicolas. Et on est allé au Népal installer des panneaux solaires. Dans un village qui n'avait pas accès à l'électricité. Et en fait, tu te retrouves à l'âge de 18 ans, tu vois, propulsé dans un pays que tu ne connais pas, une culture que tu ne connais pas, en faisant une action de solidarité. Alors évidemment, tu bosses pour créer ce projet-là de toute pièce. On ne te donne pas les panneaux solaires, on ne te donne pas le financement. Il y a plein de choses qu'on a mises en place, plein de services qu'on a rendus à plein de gens pour essayer de finir ce voyage. Et ça, c'était aussi vraiment l'aventure, parce que tu pars à l'autre bout du monde, tu es tout jeune. Et moi, ça m'a aussi, je crois, fort et ça m'a poussé à faire ce que je fais aujourd'hui. Donc, il y a toute cette construction et ce cheminement qui n'est pas inintéressant dans la vie d'un ado.

JP — [09:23]

Non, mais en t'écoutant, je ne sais pas si c'est le cas, parce que c'est vrai que je les vois peu communiquer, mais je ne suis peut-être pas sur les scouts de France. Ils devraient être utilisés comme ambassadeurs, porte-parole ou influenceurs, parce qu'ils se trouvent que... Tu serais un sacré porte-parole

Matthieu — [09:36]

Pour

JP — [09:37]

Aller dans l'Antarctique, rejoigner les Scouts de France. Oui, exactement. Alors, Mathieu, on va passer maintenant un peu à tes études parce que tu nous parles de cette envie finalement d'aller sur le terrain, d'escalader même au Népal, au Tibet, des trucs incroyables. Et puis, tu fais des études quand même. À un moment donné, tu te dis, il faut que j'ai des diplômes. Tu fais Sciences Po Paris, je crois, à King's College à Londres. Donc, deux très belles institutions. Et donc, qu'est-ce que tu as appris là-bas, finalement, dans ces institutions ? Pas seulement dans les cours, mais est-ce que ça a eu un impact sur toi, ta vision du monde et comment tu connectes ça avec ta vie aussi intérieure et extérieure de scout, d'aventurier naissant

Matthieu — [10:21]

C'est vrai que les études que j'ai suivies sont très éloignées de ce que je fais aujourd'hui, quoiqu'il y a quelques liens, je vais t'en parler. Mais après mon bac, moi je me suis expatrié, je suis allé à Londres. J'ai d'abord fait les études à King's College à Londres et après j'ai fait le master à Sciences Po à Paris. Et en fait, la raison pour laquelle je me suis expatrié, c'est que je ne me retrouvais pas tellement dans l'offre qui était à ma disposition après mon bac parce que je n'avais pas envie de faire de prépa. Je ne me retrouvais pas là-dedans. Je n'avais pas tellement postulé à des écoles sur concours. Et puis d'ailleurs, je n'avais pas eu Sciences Po. Moi, je voulais Sciences Po et je ne l'avais pas eu sur le concours. Et donc en fait, je m'étais retrouvé avec un peu l'option d'aller à la fac. Et pourquoi pas ? Mais ça ne me plaisait pas tant que ça. Et comme je parlais bien anglais grâce justement à mes parents qui m'avaient poussé à apprendre l'anglais assez tôt, j'étais dans une classe qui faisait un peu plus d'anglais que la moyenne, qu'on appelle des classes anglophones au lycée. J'étais assez à l'aise en fait et puis j'aimais bien ça et j'ai J'ai toujours aimé l'anglais. Et donc, en fait, l'idée de postuler à King's College et dans d'autres facs en Angleterre était assez naturelle. Et j'ai eu la chance d'être admis. Et puis, à l'époque, c'était avant le Covid. C'était des frais de scolarité qui n'étaient pas démentiels comme ils le sont devenus par la suite. Et donc, j'ai fait ces études-là à King's College. C'était un bachelor d'affaires européennes, « European Studies ». En anglais, ça me fait toujours un peu sourire parce que depuis le Brexit, j'ai un diplôme qui est centré sur la construction de l'Union européenne quand le pays qui m'accueillait s'en est séparé. Ça ne change pas grand-chose, mais c'était passionnant d'être là-bas. Une université comme King's College, c'est une université où il y a 25 000 étudiants qui viennent toute la planète en fait on n'est pas qu'avec des anglais il y a des asiatiques il y a des américains il y a des gens qui viennent du continent africain beaucoup d'européens et en fait ça fait un melting pot absolument fantastique et c'est pas des universités à l'américaine mais c'est quand même des universités où il y a des intervenants de très haut niveau qui viennent on est au coeur de Londres on avait beaucoup de connexions avec la London School of Economics moi c'est là que je prenais mes modules d'économie donc on est dans un univers qui est absolument fabuleux pour un étudiant et Et moi, je faisais en plus un parcours où on faisait pas mal d'allemand parce que j'avais appris l'allemand aussi au lycée. Donc, ma troisième année, c'était un Erasmus avec une université allemande à Berlin qui s'appelle la Humboldt Universität. Donc, c'était un parcours qui était très international, très complet. Et quand je suis sorti diplômé de King's, j'avais la possibilité de poursuivre avec un master. Et donc j'ai fait un master cette fois à Sciences Po à Paris. Donc un peu ma petite revanche parce que je ne l'avais pas eu en première année.

JP — [12:03]

Un master en quoi avec Sciences Po

Matthieu — [12:56]

Et à Sciences Po, c'était un master en sécurité internationale. Donc International Security, c'était un master en anglais international aussi. Et c'est quoi la International Security ? C'était tout ce qui touche aux risques terroristes, aux menaces modernes et au monde de l'humanitaire aussi. Et donc, si tu veux, c'était entrer autour de ces thématiques-là. Donc, beaucoup de choses sur la défense, sur la sécurité. Et moi, j'avais pris une option sur le risque environnemental lié justement aux dérèglements climatiques. Et j'avais fait mon stage de fin d'études, tu vois, pour Médecins sans frontières. Donc, la fameuse ONG. Super ONG, ouais. Humanitaire et ça ça m'avait énormément plu et si je n'étais pas parti dans cette voie de l'aventure de l'exploration je pense que c'est certainement quelque chose que j'aurais poursuivi le monde de l'humanitaire parce qu'il y a cette dimension un peu de sens et d'aventure qui moi me plaisent beaucoup et pour te répondre Ces études étaient très complètes. Moi, elles m'ont passionné. Après, je les ai faites parce que d'une part, ça me rassurait aussi d'avoir des diplômes et puis d'apprendre à faire quelque chose avec ma tête. Parce qu'évidemment, j'étais passionné par le monde de l'aventure et de l'exploration. Mais c'est compliqué quand on a 22 ans, 23 ans de se dire qu'on va en vivre. Parce que ce n'est pas si simple. Il y a peu d'élus et on ne sait pas trop par quel point emprunter. Donc moi, ces études, j'avais la chance d'avoir une famille qui me soutienne pour les faire. J'étais intéressé et donc je les ai suivies et j'en suis très heureux. Et finalement, même si le contenu des cours, je ne m'en sers pas tous les jours, évidemment, ça m'a donné quand même des armes pour apprendre à synthétiser ta pensée, à présenter des projets, des idées, à apprendre des langues, à parler en public aussi, donc c'était hyper enrichissant.

JP — [13:50]

C'est top. J'aimerais qu'on revienne un petit peu en arrière, ce n'est pas totalement chronologique, mais ce n'est pas grave, parce que je crois qu'à 19 ans, qui est un moment où plein d'étudiants, et d'ailleurs toi aussi, font des jobs d'été, comme on dit, pour gagner un peu d'argent, pour se payer des choses, je crois que tu empruntes le vélo d'un copain, tu bosses avec lui dans un resto pour payer un billet low cost pour Billapast, Et vous partez, je crois, tous les deux vers Istanbul, 1300 kilomètres en trois semaines à travers la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Turquie, peut-être d'autres pays. Il y a 19 ans, voilà, tu fais ça.

Alors, pourquoi tu es parti dans cette première aventure ?

C'est

Matthieu — [19:52]

Quoi le

JP — [19:58]

Pari, l'idée ? Tu as

Matthieu — [20:12]

Presque tout juste. Bon, dis-moi où j'ai faux. Non, non, c'est presque ça. Alors, j'ai effectivement emprunté le vélo d'un ami. Mais cet ami, il n'est pas parti avec moi. Cet

JP — [20:21]

Ami,

Matthieu — [20:22]

Il était plus âgé que moi. C'était le frère d'une amie qui, lui, avait relié le Vietnam à vélo pendant une année. Et moi, je l'avais suivi pendant son voyage. Et j'étais complètement éberlué de voir que c'était possible de parcourir autant de pays et même de parcourir un continent, même deux continents à la force des mollets. Et donc, je me suis dit, mais moi aussi, j'ai envie de faire ça, alors plus modestement. Mais quand il est revenu, je lui ai demandé s'il accepterait de me prêter son vélo. Et pour faire ce voyage que j'ai fait sur un mois d'été, j'avais travaillé dans un restaurant de plage au Havre en tant que serveur pour justement gagner un petit peu de sous et pouvoir être libre de partir vivre cette aventure-là. Et j'ai effectivement pris un billet low cost pour la Hongrie. Et je me suis lancé vers Istanbul, vers la Turquie, parce que pour moi, c'était l'idée de traverser, alors pas le continent européen intégralement, mais l'idée d'aller aux portes de l'Asie. C'est quelque chose qui me faisait vraiment rêver.

Et donc, j'ai vécu cette aventure tout seul. Je n'avais pas du tout d'expérience de voyage itinérant, encore moins de voyage en solitaire et encore moins d'expérience sur le vélo sur des longues distances. Mais tu vois, je me disais en soi, si je fais 60 kilomètres tous les jours et je répète l'opération régulièrement, je vais faire plusieurs centaines de kilomètres, plusieurs milliers de kilomètres. Et en fait, j'arriverai à mes fins. Et finalement, quand tu as 19 ans, tu es encore quand même un jeune garçon. Et finalement, les gens m'ont pris facilement sous leur aile. Et puis je pense, parce qu'en fait, tu es tout seul. Quand tu es tout seul, tu t'ouvres à la rencontre, tu t'ouvres à l'autre. Et finalement, il y a plein de gens que j'ai rencontrés. Je leur demandais si je pouvais planter ma tante dans leur jardin. Et finalement, eux me disaient oui très facilement. Ils me disaient non mais Mathieu, mon fils n'est pas là. Viens dormir plutôt dans la maison. On a une chambre de disponible. Et quand on est à cette étape, ils te disent viens dîner à la maison. Viens prendre le petit-déj le lendemain. Et en fait, finalement, j'ai passé une nuit sur deux seulement sous la tente et le reste du temps, j'étais hébergé. Et tu vois, c'était déjà ce côté un peu des brouillards scouts qui m'animait et qui a fait que ce voyage était fabuleux et que je suis arrivé à Istanbul en quelques semaines.

JP — [22:29]

C'est assez fou, d'ailleurs, parce qu'à l'époque, ça remonte déjà à quelques petites années. Enfin, c'est pas

Matthieu — [22:34]

Trop vieux, mais...

JP — [22:35]

  1. 2011, voilà. Enfin, à l'époque, OK, il y avait accès à Internet, bien entendu, mais il n'y avait pas d'IA aussi pour t'assister. Ouais. Donc, pour trouver les combines, j'allais dire, connaître, savoir comment s'équiper, comment se nourrir tous les jours, comment, en cas de blessure, faire face, comment ceci, cela, comment tu as fait ? Et puis peut-être nous dire quelle a été la plus grosse galère que tu as eu pendant ce voyage, et puis le plus beau moment aussi, peut-être deux moments choisis

Matthieu — [23:01]

C'est un voyage que j'ai vécu il y a longtemps, donc c'est vrai que j'y pense moins. Mais en fait, finalement, il y avait peu de préparation. Effectivement, il n'y avait pas d'IA, il n'y avait pas autant de technologie qu'aujourd'hui. Je me souviens, je n'avais même pas de GPS. Là, j'ai l'impression d'être d'une ancienne génération pour les plus jeunes qui nous écoutent. Mais je me souviens que j'avais une carte. J'avais une carte et j'avais noté des villes, des villages à atteindre et des routes à suivre. Alors après j'avais un j'avais je crois quand même un smartphone en 2011 ça existait déjà mais il n'y avait pas la 4g comme on la connaît avec le roaming partout en fait il fallait que je sois connecté au wifi quand il y en avait donc c'était pas aussi simple mais finalement ça fonctionnait quand même bien alors il y avait plus d'incertitudes mais finalement ça se vivait quand même très bien j'avais pas de problème avec ça et puis sinon sur la préparation j'avais pas grand chose j'avais une tente j'avais des des baskets, j'avais un petit réchaud. Et puis, il faut savoir quand même qu'en Europe de l'Est, on n'est pas non plus quand même, tu vois, au bout du monde ou au fin fond de l'Asie. Mine de rien, il y a quand même beaucoup de... Enfin, il y a plein de villes très modernes et il y a un peu tout le confort qu'on peut rechercher si on en a besoin. Donc, ce n'était pas si difficile que ça. La barrière de la langue existait, mais finalement, quand tu as toujours une posture très ouverte... Avec les mains, avec un peu d'anglais, on se débrouille un peu partout. Et une de mes pires galères, puisque c'est ta question, ça je m'en souviens, c'était en Bulgarie. Où là, en fait, certainement que c'était une mauvaise manipulation de ma part, mais le dérailleur se met dans les rayons de la roue arrière et en fait se plie totalement et se tord. Je pense que tout le monde doit voir à peu près à quoi ça doit ressembler. Mais quand tu es en pleine campagne, en Bulgarie, tout seul, à 19 ans... T'es pas au mieux quoi et je me souviens que moi je l'avais c'était un moment un peu difficile parce que je savais pas réparer ça et de toute façon il était plié il fallait le changer donc qu'est-ce que tu fais tu demandes de l'aide autour de toi et finalement je me souviens il y a un camion qui est passé par là on a mis le vélo sur le camion les gens m'ont hébergé chez eux ils m'ont emmené après en voiture le lendemain dans la ville d'à côté où il y avait un magasin de vélo ils ont remplacé le dérailleur et puis ils m'ont reçu ma route donc finalement c'était un bon souvenir Mais bien sûr, ça fait partie du voyage.

JP — [25:28]

C'était déjà un premier voyage incroyable. Et on va parler maintenant d'un autre voyage, je ne sais pas s'il est encore plus incroyable, je trouve, qui est ce voyage que tu as fait, ce tour du monde en 4L, à travers, je crois, 90 pays, 5 continents, pour promouvoir la microfinance. Moi, j'étais sensible à ça. On en a parlé un petit peu en préparant ce dialogue tous les deux. Et ce qui me frappe dans cette décision, c'est que finalement, tu as lié d'emblée l'aventure à un acte qui a du sens. Tu parlais tout à l'heure du sens. Et finalement, donner une voix aux invisibles de l'économie.

Je rappelle pour nos éditeurs, la microfinance a été créée par un prix Nobel très connu, Mohamed Yunus, qui aujourd'hui œuvre dans son pays au Bangladesh d'ailleurs, et qui est prix Nobel de la paix, et qui était le père du microcrédit, et finalement qui a donné une... Un modèle économique qui permettait notamment à des femmes dans son pays de vivre décemment en ayant un revenu, une capacité, en empruntant de toutes petites femmes. Et il se trouve que ces femmes-là remboursaient à 99%, voire 100%, beaucoup mieux que des personnes plus aisées. Et c'est comme ça que la microfinance aînée est devenue après un mouvement bancaire, en fait, un peu plus large. Donc, pourquoi tu as fait ce choix en fait ? C'est ça qui m'intéresse, de dire finalement, je vais faire d'abord ce truc incroyable dans le monde entier et sur la microfinance.

Matthieu — [26:43]

Ce qui est très intéressant, tu l'as dit avec le microcrédit, c'est que ce n'est pas de la charité. Ce n'est pas juste des donations, c'est un mouvement puisque c'est des crédits qui engagent évidemment à être remboursés. Mais ces microentrepreneurs sont accompagnés par des gestionnaires de crédit qui sont vraiment là pour les aider à… utiliser ces crédits pour investir dans des activités qui soient génératrices de revenus. En fait on ne donne pas de l'argent pour de la consommation, c'est de l'argent qui est utilisé pour se développer, pour investir dans une activité et quand c'est bien fait ça marche très très bien. Et moi j'ai découvert ce concept justement grâce à Muhammad Yunus qui était venu à la LSE quand j'étais en Angleterre, quand j'étais à Londres, il était venu faire une conférence. Et j'ai trouvé ça absolument fantastique de se dire qu'aujourd'hui, ça fonctionnait et qu'en fait, il y avait quand même une part énorme de la population dans les pays en voie de développement, mais aussi ici en France, finalement, qui n'ont pas accès au crédit comme toi, comme moi, parce que souvent, elles demandent des sommes qui sont très faibles. Et aujourd'hui, la réalité, c'est que les banques ne prêtent pas des sommes très faibles. Ça leur coûte souvent trop cher. Et donc, il y a toute cette population qui est à la marge et qui n'a pas accès aux crédits aussi parce que parfois il faut signer des contrats et il faut savoir que c'est parfois des populations qui savent ni lire ni écrire et donc c'est compliqué. Et donc il y a beaucoup de femmes notamment qui sont incapables de souscrire des crédits. Et ce microcrédit, il vient pallier à ce manque. Il y a des institutions de microfinance qui sont finalement un peu des banques sociales qui viennent justement faire ces prêts-là et qui accompagnent ces populations et ça marche. Et moi, quand j'ai vu ça, je me suis dit, c'est génial, il faut faire connaître ce concept. Et évidemment, en toute transparence, j'avais aussi envie de voyager. Mon petit cœur d'aventurier explorateur avait envie d'aller partir parcourir le monde. Mais je me suis dit que plutôt que de partir juste voyager, ce qui est noble en soi, mais en étant étudiant, je me suis dit peut-être qu'il y a quelque chose à faire autour de la microfinance et peut-être qu'on peut valoriser les projets qui sont effectués à l'étranger. Et je sais que par le prisme de l'aventure, du voyage, ça permet parfois de porter ces thématiques, ces concepts-là auprès d'un public qui ne s'y intéresserait pas forcément. Et donc l'idée, ça a été d'aller à la rencontre de micro-entrepreneurs à travers le monde. Pour ça, en fait, on a récolté des fonds auprès d'entrepreneurs, notamment en Normandie. On a récolté 25 000 euros et cet argent-là, on l'a en fait distribué à 150 micro-entrepreneurs sur notre route. Alors, on ne l'a pas distribué physiquement, on n'avait pas des mallettes de cash dans la 4L. On avait fait ça en amont. Avec des partenaires qui travaillaient bien, notamment qui étaient en partenariat avec d'autres institutions de microfinance en France. Donc tout ça a été bien bordé avec des gens qui savaient de quoi ils parlaient. Et nous, notre rôle, c'était d'aller rendre visite à ces micro-entrepreneurs et on se déplaçait en quatre ailes. Et finalement, on en a fait un long voyage, donc un tour du monde pendant un an. Et c'était absolument fantastique. Le microcrédit, c'était notre fil rouge. C'était en fait la raison pour laquelle on voyageait, on se déplaçait. On avait cette frustration parfois de ne pas pouvoir rester plus longtemps que ça dans certaines villes ou certains pays parce qu'on avait des immersions dans des institutions de microfinance. On suivait le parcours de microentrepreneurs qui nous présentaient en fait leur activité. On n'était pas là du tout pour contrôler la manière dont c'était une découverte. Et moi, je me suis pris au jeu. Je me suis pris au jeu parce que j'ai commencé à écrire, j'ai commencé à faire des photos, à faire des vidéos. On en a fait un petit documentaire de 5 minutes avec Nicolas, parce que c'est avec ce fameux Nicolas qui m'avait attiré au scout quand on était dans les dons. Toujours le même Nicolas. Et c'est avec Nicolas qu'on a vécu ce projet. Et en revenant, donc on est parti en 2013-2014, et en revenant, on en a fait un film, on en a fait un livre. Et moi, quand j'ai vu l'enthousiasme que ce projet avait généré, qui allait bien au-delà de mes amis et de ma famille, je me suis dit, mais en fait, c'est ça que je veux faire de ma vie. Et c'est dans ça que moi, je m'épanouis. Et j'ai envie de continuer à vivre des aventures qui ont du sens et à continuer de les partager sous plein de formes. Mais ça a été un petit peu ça, mon stage de fin d'études d'aventurier.

JP — [30:49]

Je peux l'imaginer. Moi, j'ai passé pas mal d'années, Mathieu, je crois qu'on en a parlé un tout petit peu, au conseil d'administration de Positif Planète

Matthieu — [30:57]

Finance, qui s'appelait à l'époque

JP — [30:58]

De Jacques Attali. C'est comme ça que j'avais rencontré Mohamed Younous aussi. Très sensible également à cette forme de ce qu'on appelle l'entrepreneuriat social, en fait. Qui n'est pas de la philanthropie, qui a aussi évidemment sa raison d'être qui est super importante, on en reparlera dans le cadre des explorations futures aussi, mais qui est vraiment une activité entrepreneuriale qui répond à des problèmes du monde, que ce soit des problèmes d'agriculture, des problèmes de développement, des problèmes financiers, et on rencontre des personnes assez incroyables. Donc, Pour nos éditeurs, simplement, ton documentaire, il est sur YouTube aujourd'hui. Et ton livre, quel est le titre du livre

Matthieu — [31:30]

Il est visible en ligne. Il n'est pas sur YouTube, mais il est sur toutes les plateformes de streaming, sauf Netflix. Mais on peut le retrouver sur Amazon Prime, sur Canal. Il s'appelle comment ? Ça s'appelle Microcrédit en 4L. Voilà, on ne peut pas faire...

JP — [31:44]

Microcrédit en 4L. On mettra aussi dans les notes du podcast. Mais je pense que c'est super de se replonger dans cette aventure.

Matthieu — [31:51]

C'est les aventures de jeunesse.

JP — [31:52]

C'est incroyable je ne te demande pas toutes les galères que tu as eu avec la 4L même si de l'aveu de beaucoup de personnes qui ont eu des 4L dans leur vie ça n'a pas été mon cas c'est une voiture extraordinaire c'est pas pour faire de la pub mais c'est un monument un petit peu cette

Matthieu — [32:09]

Voiture c'est la voiture française la plus produite dans l'histoire de l'automobile française je crois qu'il y en a eu 9 millions ou 10 millions de produits et oui c'est une voiture emblématique où il n'y a pas d'électronique ce qu'on ne trouve plus aujourd'hui et donc en fait c'est réparable partout par n'importe qui C'est un peu le B.A.B. De la mécanique. Et puis ça, elle a un côté, elle a un look un peu sympa. Ce qui fait que nous, quand on débarquait au fin fond de l'Iran ou au fin fond de l'Inde avec cette bagnole et que les gens nous regardaient. Ils étaient une curiosité. Oui, ils nous demandaient mais elle est où la climatisation ? On leur disait mais il n'y a pas de climatisation. Pour nous les fleuves. C'était une manière sympa de rencontrer les gens. On n'était pas dans un gros 4x4 au vide teinté.

JP — [32:54]

C'est top.

Alors, on avance un petit peu le film, ton film, bien sûr, Mathieu, de ta vie à 27 ans. Tu décides de rallier le pôle Sud, seul, sans assistance, un acte encore plus que courageux, existentiel, je dirais, autant que sportif. Alors je crois qu'il y avait une vingtaine d'explorateurs qui étaient parvenus avant toi, et qui avaient tous d'ailleurs en commun quelque chose qui est une tolérance extraordinaire à l'incertitude, parce que je pense que quand tu pars dans une galère comme celle-là, tu ne sais pas à quoi tu t'engages vraiment. Et la préparation, donc tu vas nous en parler, mais je crois qu'il y a eu 115 kilos sur le traîneau, 50 jours de nourriture, des mois d'entraînement physique et mental. Donc dis-nous un petit peu quand tu as pris d'abord cette décision de tenter cette aventure incroyable en solitaire, quelle était la conversation que tu avais avec toi-même ?

C'est ce qu'on appelle la petite voix. Tu t'es dit à un moment donné, Mathieu, c'est pour toi, voilà pourquoi j'ai confiance en toi de le faire. Comment tu en es venu à cette... Incroyable aventure

Matthieu — [33:50]

C'est un long cheminement c'est à dire que moi je ne me suis pas réveillé un matin en me disant je vais aller au pôle Sud en fait j'ai fait des rencontres d'explorateurs d'aventuriers qui avaient passé du temps en Antarctique et notamment la rencontre avec un monsieur qui s'appelle Jean-Louis Étienne Jean-Louis Étienne, pour ceux à qui ça ne dit rien, c'est un médecin explorateur qui est français, qui a aujourd'hui un certain âge et qui a fait des expéditions absolument fabuleuses en Arctique et en Antarctique. Il a écrit des bouquins merveilleux et moi, la lecture de ses livres a allumé chez moi une flamme. Pour vivre un jour un petit peu ce qu'il avait vécu. Et donc, je me suis intéressé à l'histoire polaire, aux premières explorations de Scott, de Amundsen, de Shackleton, de Paul-Émile Victor, Jean-Baptiste Charcot, qui sont des explorateurs polaires passés. Et je me suis dit que pour moi, c'était l'aventure ultime à l'Antarctique. Le pôle Sud, c'était un continent qui était encore un peu vierge de plein de choses. Et je me suis dit que j'allais me structurer pour un jour, moi, vivre mon aventure aussi en Antarctique. Donc avant de me dire je pars, il a fallu rencontrer un certain nombre de guides, il a fallu me former, parce que moi je viens de Normandie, on l'a dit, donc je connais bien la pluie, mais le froid extrême a priori beaucoup moins. Donc il a fallu m'entraîner avec des guides, des spécialistes de ces milieux, et ça je l'ai fait d'abord en France dans le Vercors, et puis après en Norvège, au Svalbard aussi, qui est un archipel... D'île norvégienne très au nord en Arctique. J'ai eu la chance aussi de m'entraîner au Groenland. Et donc, si tu veux, j'ai multiplié les stages et les immersions dans le froid. Et en fait, au bout d'un moment, les guides avec qui je m'entraînais m'ont dit « Mathieu, aujourd'hui, tu es compétent, tu es prêt, tu as le bon état d'esprit, le matériel, tu commences à bien le connaître. Et donc aujourd'hui, tu as la capacité d'y aller. Après, il faut trouver les sous parce qu'évidemment, personne ne vous paye pour faire ce genre de projet et ça reste des budgets qui sont conséquents parce que l'Antarctique, tout est difficile d'accès, tout est coûteux. Mais si tu veux, ça s'est construit comme ça après des rencontres, après des lectures. Et puis, j'ai commencé à m'entraîner petit et puis après à rêver grand finalement de ce pôle sud.

JP — [35:55]

Et c'est clairement un cran dans ta carrière, si j'ose dire, d'explorateur parce qu'elle est encore... Bien devant toi, ou contrairement à l'épopée dont tu nous parlais il y a quelques minutes sur la 4L, où j'ai l'impression, je ne sais pas si tu avais beaucoup préparé, en tout cas en vélo tu n'avais pas beaucoup préparé, en 4L peut-être davantage, parce qu'il y avait la microfinance, les projets, etc., Mais là, tu as fait une vraie préparation physique et une préparation mentale également, parce que je sais, on en reparlera du mental dans toutes les différentes expositions antarctiques. Je ne sais pas si on peut se préparer à ça, cette solitude pendant telle

Matthieu — [36:28]

Durée. En plus, le projet, tu l'as très bien résumé, c'était de partir de la côte du continent antarctique pour aller au pôle sud, donc l'axe de rotation de la Terre, en solitaire et sans ravitaillement. Donc, ça voulait dire que j'emportais toute ma nourriture pour toute la durée de... De l'expédition. L'Antarctique, c'est un continent, là, je n'apprends rien à personne, mais de tous les extrêmes. C'est le continent le plus froid, le plus sec, le plus venteux aussi de la planète. Et donc, évidemment, là, on est obligé de se préparer, sinon on va droit à l'échec. Et la préparation, elle a été très longue, à la fois sur le plan physique. Moi, je me suis mis à longtemps, enfin plusieurs années auparavant, à pratiquer des sports d'endurance. On donc de la course à pied, du vélo. Tu vois, j'ai fait des longues courses comme le marathon des sables, qui est une course de 250 kilomètres dans le désert. J'ai fait des triathlons de longue distance qu'on appelle des Ironman. J'ai fait des courses de vélo. Pareil, on traversait toute l'Europe à vélo, mais cette fois avec un rythme très soutenu. On faisait 220, 230 kilomètres par jour. Donc, si tu veux, je me suis vraiment, moi, mis à l'épreuve. Physiquement et donc mentalement, en fait, pour voir un peu ce que je donnais sur le plan physique, parce qu'il faut tenir quand même le choc. Et puis la préparation matérielle, elle a été longue, parce que tu ne pars pas avec n'importe quoi. La préparation de l'alimentation aussi, il faut tester pas mal de choses, apprendre à naviguer dans le... Dans le brouillard, toutes les procédures de sécurité, trouver les sponsors et les partenaires, j'en parle trop peu, mais finalement c'est une grosse partie du travail. Quand on veut se lancer là-dedans, il faut apprendre à partager son projet, à le marketer d'une certaine manière, et voilà, à le vendre, parce que moi je n'ai pas gagné l'auteur. C'est un job d'entrepreneur

JP — [38:07]

En fait, c'est un job d'entrepreneur.

Matthieu — [38:08]

Oui, tu vois, tu me disais, on en parlera peut-être, mais moi, je me sens très proche du monde de l'entrepreneuriat et des entrepreneurs parce que finalement, quand on monte une boîte, quand on monte une startup, c'est un petit peu pareil que quand on prépare une aventure. Il y a beaucoup d'incertitudes. Il y a des choses qui se passent bien, d'autres qui se passent mal. Il faut apprendre à s'entourer. Il faut rebondir quand c'est difficile. C'est ça aussi le quotidien de l'aventurier du 21e siècle, c'est apprendre justement à communiquer, à valoriser ses projets et à les monter tout simplement. Donc oui, la préparation, elle a été longue et heureusement, parce qu'autrement, je n'aurais pas tenu bien longtemps.

JP — [38:44]

J'aimerais que tu nous amènes maintenant vraiment sur la banquise, sur la glace. Je crois que le 24 novembre 2018, il y a un petit avion qui te dépose seul sur la plateforme glaciaire de Rhône en Antarctique. Devant toi, 1150 kilomètres de désert blanc, moins 50 degrés, 12 heures de ski par jour, une routine, j'allais dire, vraiment militaire. Je crois que c'est des blocs d'une heure, 5 minutes de pause. Comment tu as réussi à bâtir cette discipline ? Et est-ce que tu as réussi à t'accomplir dans cette discipline aussi, dans des conditions aussi extrêmes ? Comment on fait pour arriver à ce niveau de résilience et surtout d'endurance et de discipline, littéralement, tous les matins, tous les soirs, douceur d'affilée ?

Matthieu — [39:21]

En fait, pour bien comprendre, l'Antarctique, c'est un univers qui est donc fabuleux, fantastique, mais qui est très hostile et très stérile, en fait, très pauvre pour l'essence. Pourquoi ? Parce que le cœur de l'Antarctique, c'est que de la glace, c'est que de la neige. Il y a plein d'animaux en Antarctique, mais ils sont sur la côte du continent. On va trouver des manchots, des baleines, des phoques, des oiseaux. Il va y avoir des magnifiques icebergs, il va y avoir des glaciers, il va y avoir... De la banquise qui flotte sur la mer. Mais moi, dans mon expédition, je n'ai fait que m'éloigner de la mer. Et donc, en fait, c'était vraiment une solitude très profonde parce qu'en fait, à l'intérieur du continent, il n'y a rien ni personne. Il y a quelques bases scientifiques, mais l'Antarctique, ça fait 25 fois la taille de la France. Donc finalement, moi, j'ai parcouru une toute petite partie de l'Antarctique et la base scientifique que j'allais voir, elle était au pôle sud. Elle était à l'arrivée. Donc, il faut bien comprendre que moi, je vais évoluer dans un univers qui est très... Pauvre pour l'essence parce que c'est des couleurs qui sont souvent... Tu

JP — [40:21]

Sens rien, c'est ça, et tu vois qu'une étendue blanche devant toi, littéralement, avec un ciel qui peut varier peut-être un petit peu selon les conditions météo.

Matthieu — [40:29]

Exactement, le ciel peut être très bleu quand il fait beau, et ça, c'est des bonnes journées, mais souvent, il fait un peu gris, il y a des nuages, et parfois, le pire, c'est que le ciel peut se confondre avec la neige, et donc ça fait des phénomènes qu'on appelle des phénomènes de white-out, et donc en fait... ça devient un paysage tout monochrome où on n'arrive plus du tout à identifier les variations du relief, les pentes, les couleurs et donc c'est très perturbant. Il n'y a pas d'animaux comme je le disais, il n'y a pas d'odeur parce qu'il fait moins de 0°C donc on est comme ça dans un congélateur permanent et puis il fait jour en permanence parce que pendant les dégustes australes le soleil ne se couche jamais. Donc on n'a en fait aucun repère spatial et aucun repère temporel si ce n'est que le soleil tourne autour de vous-même. Donc, vous pouvez voir quand même que le temps défile, mais le soleil ne se couche jamais à cette période-là.

Donc, comment survivre à ça ? La seule manière, je trouve, d'être efficace, ou en tout cas le seul moyen que j'ai mis en place pour avancer ? c'était d'avoir une gestion de mon temps qui soit extrêmement organisée, militaire comme tu l'as dit. Parce que si je n'appliquais pas une forme de routine très précise, je n'avançais pas efficacement et pire, parfois je perdais ma motivation. Parce que c'est très difficile, en fait, d'envisager une telle distance, 1150 kilomètres dans un désert tout blanc, où le soleil ne se couche jamais. Et bien, on a besoin, en fait, de séquencer l'effort en plein de petites parties. Parce que si moi, je pensais à l'arrivée, si je pensais au pôle sud, si je pensais à la fin de l'expédition, si je pensais aux six semaines qui me restaient devant moi dans cette aventure, en fait, je perdais toutes mes forces parce que ça me paraissait trop difficile en fait il fallait absolument que je me concentre sur ma journée ou même sur du plus court terme sur la prochaine heure de ski et donc ce que tu disais est vrai moi j'avais divisé ma journée en 12 et donc je faisais des sessions de ski d'une heure et se passer de 5 minutes de pause et ça me permettait de mettre un ski devant l'autre de manière beaucoup plus sereine parce que c'était des choses qui étaient facilement atteignables j'écoutais un podcast j'écoutais de la musique je pensais à la barre de chocolat que j'allais manger un peu plus tard et ça me permettait d'avancer pas à pas quand même

JP — [42:40]

Alors dis nous parce que c'est super important mais c'est surtout une maîtrise de soi je trouve incroyable sur une durée aussi longue mais il y a des moments mous durs je sais qu'à un moment donné tu en parles dans cette aventure il y a le rythme qui tombe à 1,5 km par heure ça veut dire que si ça continue à ce rythme là tu n'auras plus assez de nourriture tu ne peux plus te nourrir je crois qu'il y a eu un problème avec ton genou gauche à un moment donné qui a lâché alors je crois que tu as même utilisé ces mots que je trouvais forts que tu te sentais chassé traqué un peu comme une proie dans un territoire qui ne t'appartient pas c'est un peu un sentiment de vie ou de mort là clairement sans filet sans personne

Qu'est-ce qui se passe dans ta tête à ce moment-là, Mathieu, quand tu te dis « il y a tout qui part en vrille et je ne vais pas y arriver, j'aurai plus de nourriture

Matthieu — [43:33]

» ? Et après, en janvier, où que vous soyez en Antarctique, vous devrez être évacués. Moi, j'étais seul au monde, mais j'avais quand même un lien avec le monde extérieur, puisqu'il y avait des opérateurs logistiques qui étaient capables de venir me secourir si jamais j'avais un gros pépin physique, et heureusement. Et si je n'atteignais pas le pôle sud dans les 50 jours que je m'étais fixé, eux venaient me chercher que je le veuille ou non. Donc c'est un peu dommage quand on arrivait du pôle sud pendant des années de terminer une expédition comme celle-ci. Et puis surtout, j'étais contraint par la quantité de nourriture que j'avais avec moi. Donc en fait, quand je dis que j'avance comme un animal traqué, c'est parce que je sais que je dois progresser à tout prix. Parce que soit je vais me faire récupérer, soit je ne vais plus avoir de nourriture. Mais c'est plutôt la deuxième raison. C'était la raison de la nourriture qui me poussait à avancer. Plus que de me faire récupérer parce que si j'ai plus de nourriture dans tous les cas il faut que je déclenche un plan de secours aussi mais si tu veux c'est toujours un fin calcul entre la quantité de nourriture que tu es capable d'emmener et de déplacer à ta propre force et en fait la vitesse à laquelle tu peux progresser plus tu es lourd plus tu es lent plus tu es léger plus tu es rapide mais en même temps plus tu vas avoir besoin de consommer des calories et c'est là qu'intervient justement la préparation parce que moi j'avais visé 50 jours parce que j'estimais que c'était voilà le nombre de kilomètres que j'étais capable de faire en consommant quand même 6500 kilocalories par jour Mais donc on n'est pas en vacances, on profite un petit peu. Mais moi il y a une particularité de cette expédition, enfin en tout cas il y a un élément qui est venu perturber cette expédition, c'est que sur la première partie de l'aventure, il a fait extrêmement chaud. En fait il y a eu en 2018 une canicule, une des premières canicules qu'on a eues en Antarctique de l'Ouest, avec une vague de chaleur en fait très importante, avec des températures qui étaient 20 ou 25 degrés au-dessus, des normales de saison et donc en fait avec des températures qui étaient proches de 0°C. Et en fait une chose qu'on ne sait pas forcément tous, c'est que quand il fait chaud dans ces milieux polaires, ça entraîne une augmentation des précipitations de neige. Pourquoi ? Parce qu'en fait l'atmosphère est plus humide et donc il y a plus d'humidité dans l'air et donc il n'y a pas de la pluie mais il y a plus de neige qui tombe sur le continent. Et en fait, cette neige fraîche, cette neige molle, on se doute bien qu'elle me ralentissait parce que le traîneau, au départ, il pesait 115 kg, tu l'as dit, et quand tu tires 115 kg dans de la poudreuse, ça ne glisse pas du tout aussi bien que si la neige est compacte, si la neige est dure. Et donc moi, j'ai été surpris et ralenti par ces conditions de neige inhabituelles et inattendues. Et donc j'ai pris du retard, beaucoup de retard sur le début de l'expédition et donc ma moyenne tombait parfois à 1,5 km par heure, parfois moins. Je me souviens, j'ai fait des journées à 10 km quand il fallait que je parcours plutôt 20-25 km par jour. Et donc oui, je me sentais

JP — [46:30]

Vraiment… Tu ne t'es pas dit à un moment donné, je vais abandonner carrément ? Non ? Jamais

Matthieu — [46:35]

Je ne me suis jamais retrouvé… Je me disais que j'abandonnerais si j'étais physiquement amoindri, si je n'avais plus de nourriture, s'il y avait une vraie raison valable. En fait, je me suis retrouvé dans une situation inconfortable, voire très difficile parce qu'en fait, je n'ai pris aucun jour de repos. J'ai skié 12 heures par jour tous les jours alors que je ne pensais jamais faire des efforts aussi importants. Je pensais skier moins et me reposer plus. Mais face à cette contrainte nouvelle de la surface molle, il a fallu vraiment mettre les bouchées doubles. Mais non, je me suis toujours dit qu'il y avait des solutions. J'ai toujours essayé de rester optimiste et de me dire que ça allait s'arranger. Et finalement, tu vois, j'ai fait la moitié de la distance en 31 jours et l'autre moitié en 19 jours. Et donc, j'ai vraiment accéléré sur la deuxième partie de l'expédition. Déjà parce qu'en fait, le pôle sud, il est à 2850 mètres d'altitude. Donc, il est quand même perché sur 3 km d'épaisseur de glace. Et donc, plus je m'approchais du pôle sud, plus il faisait froid, plus la neige était compacte et plus j'accélérais finalement. Mais donc, ça a été une course contre la montre. Et j'ai toujours essayé de rester positif pour ne pas baisser les bras. Mais c'est sûr que ça a été un challenge, un défi immense. Je terminerai là-dessus, te dire que... En 2018, on était sept à tenter cette expédition. C'était un peu un hasard, il n'y avait jamais eu autant d'expéditions qui tentaient de rallier le pôle-tour dans le solitaire. Et finalement, on n'est que deux à être arrivés au pôle. Les cinq autres expéditions ont abandonné dès le début, tellement les conditions étaient compliquées. Alors après, il y en a qui ont essayé de battre des records de vitesse, etc. Et l'autre personne qui est arrivée, c'était un Anglais des forces spéciales, qui est arrivé plus vite que moi. Il était encore plus en forme que moi. Mais tout ça pour dire que c'est une expédition difficile. Et effectivement, quand je suis arrivé au pôle, j'étais le 21e ou 22e à arriver dans l'histoire. Et le plus jeune au monde est le premier Français, dans ces conditions, en solitaire et sans ravitaillement. Donc c'est clairement une expédition un petit peu de tous les extrêmes.

JP — [48:32]

Chapeau, c'est incroyable. Et on reviendra un peu plus tard sur le leadership, Mathieu, parce que je pense que tu as beaucoup de leçons à partager, ce que tu fais, d'ailleurs, on en parlera, notamment sur cette positivité, évidemment, qui me tient à cœur, parce que tu sais que c'est le cœur de ce podcast, le leadership positif. Et il y a positivité, positivité, et moi, je crois en celle qui est à la fois authentique, qui va chercher en soi le pourquoi on fait les choses dans la vie et avec qui on va les faire pour avoir un impact autour de soi. Donc, on en reparlera.

En poursuivant ce voyage intérieur, tu as écrit à un moment donné que ton véritable chemin a été du pôle sud au pôle intérieur. J'aime beaucoup cette phrase. Et dans ce podcast, j'ai reçu une médecin-cardiologue, neurosciences aussi, qui dit quelque chose de très juste. La plupart des gens n'ont jamais appris à être seul avec eux-mêmes, sans distraction. Et cette incapacité à habiter le silence est précisément ce qui les fragilise dans des moments de pression intense. Donc finalement, une expédition polaire, c'est un apprentissage plus que forcé et radical de cet art-là. Et donc, qu'est-ce que tu as trouvé au fond de toi-même, finalement, dans cette solitude totale ? Et qu'est-ce que tu entends par ce pôle intérieur ? C'est quoi ? Est-ce que tu peux nous décrire avec des mots ?

Matthieu — [49:43]

Oui, ce que dit Nadia, moi, je m'y retrouve parfaitement. Je crois qu'aujourd'hui, on vit dans une société, ce n'est pas une critique, mais c'est plutôt un constat où, en fait, on refuse cette solitude. Alors, la solitude subie, c'est terrible, mais la solitude choisie, parfois, ça peut être intéressant. Et c'est vrai que quand on se pose la question, personnellement, quand a été la dernière fois que j'ai été seul ? Et finalement, parfois, il y a des gens qui n'ont pas de réponse parce qu'on peut être seul chez soi, mais en fait, on va quand même aller faire ses courses, on va aller à la boulangerie, on va appeler un copain, une copine au téléphone. Et donc, en fait, on n'est jamais vraiment seul. On n'a jamais vraiment, on n'expérimente jamais vraiment cette pure solitude. Et moi, c'était un des points de départ de mon expédition. En Antarctique, je suis parti seul parce que je voulais l'être en fait, je voulais vivre cette solitude sur une longue durée parce que j'estimais que c'était une forme un peu de cadeau que je pouvais me faire à moi-même. Alors j'avais 26 ans, j'avais fini justement mes études supérieures, donc c'est un moment aussi un petit peu charnière dans une vie. Et moi, je suis parti seul, pas parce que je n'ai pas trouvé de copains ou pas parce que Nicolas ne voulait pas partir avec moi. Je suis parti seul parce que j'avais envie de vivre cette parenthèse de solitude et j'avais envie de la vivre avec beaucoup de curiosité et c'était un point de départ. Et donc, moi, je l'ai bien vécu parce que c'était quelque chose que je suis allé chercher. Et en fait, quand tu t'immerges aussi longtemps dans un univers comme l'Antarctique, mais comme peut-être dans d'autres univers, comme celui de la mer par exemple, quand tu t'immerges dans ce grand désert, finalement au début, en tout cas moi dans mon expérience, tu es très justement en phase avec les éléments parce que tu es toujours en train de regarder ta trace, ton GPS, la météo et puis… au fur et à mesure, tu commences à t'immerger beaucoup plus dans cette nature brute et t'y intégrer beaucoup plus. Et finalement, quand tu as dépassé ça, là où tu vas chercher, c'est plus justement des choses qui sont à l'intérieur de toi-même et des choses auxquelles tu n'aurais peut-être pas eu accès si tu étais resté chez toi. Je ne dis pas que tout le monde doit aller au pôle sud pour se découvrir soi-même. Je pense qu'il y a plein de manières de le faire. Il y a certainement la méditation, des retraites en silence... Il y a plein de choses. Mais moi, en tout cas, j'ai vécu une expérience, pas spirituelle, mais une expérience personnelle, intérieure, que je ne soupçonnais pas et qui était pour te répondre, et ça va beaucoup plus en détail dans le livre que j'ai écrit sur ce sujet, « Le continent blanc ». Quand tu te retrouves seul avec toi-même dans un univers qui est très stérile, la richesse que tu vas chercher, elle est aussi à l'intérieur de toi. Et en fait, tu te dévoiles sous un nouveau jour. Et moi, pour te donner deux éléments de réponse, ça m'a rapproché de ma famille. Curieusement, tu vois, je n'ai aucun... Aucune difficulté personnelle, familiale, au contraire, mais le fait d'en être éloigné, ça te remet un petit peu en face de la chance que tu peux avoir d'être accompagné, de vivre tout simplement avec une famille et l'importance que ça a. Le fait d'être loin d'eux, en fait, ça te montre à quel point c'est important et finalement qu'il n'y a que ça qui compte. C'est assez curieux de se rendre compte de ça là-bas, mais moi, en tout cas, j'en ai fait vraiment cette expérience. Et puis ça te... Moi, ça m'a donné une forme de confiance en moi, en la vie, en ma capacité à dépasser, à transcender la difficulté et les efforts parce que tout était compliqué. Et finalement, j'ai réussi à mettre des choses en place pour arriver à mes fins. Donc, c'est une expérience qui est hyper enrichissante et intéressante. Et moi, c'était quelque chose que je n'avais pas soupçonné.

JP — [53:14]

Non, je crois que c'est une leçon assez extraordinaire, parce que comme toi, je trouve qu'on est tous distraits, notre attention est capturée par des milliers de choses en permanence. Évidemment, les relations humaines, sociales, familiales sont très importantes, celles qui sont vibrantes, mais savoir s'accorder des moments tout seul avec soi-même, c'est tellement précieux, c'est tellement précieux pour retrouver le sens même de pourquoi on est là, qui on est finalement ? Et pourquoi on fait tout ce qu'on fait dans notre vie ? Et c'est vrai que c'est un temps qu'on a oublié, certains disent, mais on a oublié de s'ennuyer aussi, par exemple, pas simplement pour des enfants ou des grands, de simplement flâner, oublier le tumulte de nos activités diverses et variées, et de dire, en fait, ce moment-là, et toi, tu l'as fait pendant des jours et des semaines et des semaines.

J'aimerais qu'on revienne sur la famille, parce qu'il y a quand même une histoire qui m'a beaucoup touché, dont tu as parlé, c'est pour ça que j'en parle et que tu vas partager. C'est ton papa qui t'avait remis une lettre avant son expédition à nous ouvrir quand ? Comment

Matthieu — [54:12]

Tu me dis, tu as bien bossé

JP — [54:14]

j'essaye parce que je respecte mes invités et surtout ça me passionne donc j'ai essayé de comprendre et donc il t'avait donné une lettre que tu ne devais ouvrir qu'en cas vraiment d'abandon c'était la fin et Dieu sait que tu as eu des moments comme tu l'as dit où tu aurais vraiment pu abandonner il y a quelques jours du Paul alors qu'il avait souffert je crois pendant plus de 40 jours Mais par contre, que tu étais sous le point d'arriver, tu étais confiant, je crois que tu étais vraiment la smile comme les Américains. Tu étais prêt et tu sais que tu allais le faire. Tu ouvres cette enveloppe et voilà ce qu'il t'écrit, ton papa. « Je suis un oiseau, un ange, un drone pour te protéger. Crois en l'instinct animal qui te guide. J'aimerais être avec toi, Mathieu. »

Alors quand tu ouvres cette lettre, Mathieu, et que tu te lis ces mots à voix intérieure ou autre, je ne sais pas, qu'est-ce que tu ressens

Matthieu — [55:05]

Déjà, c'est un message, une lettre qui est très courte, mais qui est très profonde et qui vient de mon papa. Je sais que mon père était inquiet dans cette expédition et moi, j'ai eu une chance fabuleuse de grandir dans une famille où on m'a toujours poussé à vivre un peu mes rêves. Encore une fois, cette curiosité qui...

Cet élan pour l'ailleurs, pour l'international, pour l'étranger, pour les projets qui m'a été inculqué par mes parents, ça a été très fort. Et quand je lis ces mots-là, je sais que pour lui, ça a été difficile pour moi de me laisser partir, mais il ne m'a jamais retenu. Et effectivement, je l'ai gardé avec moi, cette lettre, parce que je la gardais comme... Comme quelque chose sur lequel je pouvais me reposer si jamais j'étais vraiment au bout du rouleau. Et c'est vrai que je l'ouvre à quelques kilomètres du pôle sud parce que je sais que c'est gagné, je sais que je vais y arriver. Et en même temps, je me dis que cette lettre m'a peut-être aidé, elle m'a porté parce que je savais qu'elle était dans mon traîneau tout du long. Mais tant que je ne l'ouvrais pas, ça voulait dire que j'étais encore combatif. Et finalement, je n'en ai pas eu besoin, entre guillemets. Mais moi, elle m'a énormément touché. C'est des mots super beaux, super profonds d'un père à son fils. Et moi, je trouve ça hyper émouvant. C'est vrai que le fait d'entendre la lire, ce n'est pas l'intégralité du message, mais c'est dans le bouquin. Oui. Moi je trouve ça hyper fort et c'est un beau message d'amour d'un papa qui était inquiet et qui a su en fait se mettre cette inquiétude de côté pour me laisser partir et je trouve ça super beau et moi j'espère que je parviendrai justement à faire preuve d'obnégation aussi comme lui a pu le faire dans ce projet-là avec mes proches.

JP — [56:41]

Non, c'est super, c'est un superbe message, moi aussi, qui m'a beaucoup touché, j'avoue, en le lisant. Alors, le 13 janvier 2019, à 12h15, donc après 51 jours, précisément, tu atteins le pôle sud géographique, qui est le premier français, le plus jeune explorateur au monde, comme tu l'as dit, à être arrivé, seul et sans ravitaillement, inscrit au Guinness World Records. Alors, quelle est ta première pensée quand tu plantes, je ne sais pas ce que tu plantes, un rapport ou autre, et que tu y es ? C'est

Matthieu — [57:08]

Quoi ? L'arrivée, c'est un truc de dingue parce que c'est à la fois l'aboutissement d'une longue marche, 50 jours, on l'a dit, 50 jours et 3 heures, je crois précisément. Mais c'est aussi l'aboutissement de plusieurs années de préparation, de rêves autour de ce projet. Donc, moi, je me souviens que... J'ai des sentiments un peu ambivalents. Les premiers, c'est évidemment de la joie immense d'arriver à ce pôle sud, d'arriver au terme de ce projet. Une immense joie, je n'ai pas d'autres mots. C'est quelque chose de très fort qu'on ressent, le sentiment d'accomplissement total. Parce que moi, ma vie a tourné autour de ce pôle sud pendant des années. Et puis là, c'est fait, c'est fini. Donc, il y a d'abord ça. Et puis, il y a un sentiment ambivalent parce qu'il y a une... Il y a des premiers sentiments d'un peu de nostalgie, un peu de peur de gagner, de me dire « mais punaise, qu'est-ce que je vais faire après ça ? Qu'est-ce qui va m'animer encore ? Qu'est-ce qui va me faire lever la nuit ? Qu'est-ce qui va me faire vibrer ? » C'est un peu vertigineux quand on a concentré autant d'efforts et autant de temps pour un projet qui se termine. Tu donnes tout

JP — [58:11]

Tu penses à l'après, vraiment le moment où tu arrives déjà à ça ? Ou c'est après, après ? Ou c'est vraiment au même moment, tu dis mais so what, qu'est-ce qui se passe

Matthieu — [58:21]

Maintenant ? C'est même en fait quelques kilomètres avant, c'est même dans les derniers kilomètres, parce que je sais que c'est bon. Non mais si tu veux, ça a été tellement la course contre la montre, ça a été tellement la lutte pour arriver à ce pôle sud que quand je le vois, parce que je le vois en fait à 20 kilomètres au pôle sud, il y a une base scientifique, Quand je le vois, quand je vois les bâtiments, je sais que je vais y arriver. J'ai suffisamment de nourriture dans mon traîneau. La météo est bonne pour les prochaines heures, les prochains jours. Donc, je sais que c'est gagné. Donc, à la fois, j'ai envie de profiter de ces kilomètres, de savourer en fait cette victoire et ces instants qui sont… Et au fond de moi, j'ai un petit pincement, j'ai un petit truc qui me dit mais mince quoi, qu'est-ce que je vais faire demain quoi ? Et en fait, cette expédition a été un accélérateur et un tremplin vers plein d'autres choses. Mais à ce moment-là, moi, je ne sais rien de tout ça. Et je me demande, est-ce que je retourne dans cette voie de l'humanitaire ? Il y a plein de choses qui se bousculent. Mais bon, le sentiment qui donne, c'est la joie.

JP — [59:26]

C'est la joie incroyable, j'imagine. Ça m'a fait penser à un de mes livres préférés, Mathieu, que tu as peut-être lu, de Viktor Frankl, c'est Man's Search for Meaning,

Matthieu — [59:35]

Qui est un

JP — [59:35]

Livre magnifique, bouleversant, qui est vraiment sur le sens profond Viktor Frankl qui a été dans un camp de concentration et qui en est revenu en prenant soin des autres dans le monde, en devenant thérapeute, médecin, etc. Après ce qu'il a vécu, c'est un niveau assez phare. Et finalement, ce qu'il dit, c'est que c'est précisément dans le vide qui suit l'accomplissement. Lui, il sort des camps de la mort, que se révèle ce pour quoi on vit vraiment. Voilà ce qu'il dit. Et donc, toi, je dirais, finalement, qu'est-ce que ça a révélé profond en toi, cet accomplissement, tu

Matthieu — [01:00:05]

Penses ?

L'expérience est évidemment très, très différente. On ne va pas comparer son expérience à la mienne.

Non, évidemment. Moi, ça a été une confirmation que je voulais vivre des moments d'intensité comme celui-ci à nouveau, des moments, tu vois, de dépassement comme peuvent le vivre, par exemple, les sportifs de haut niveau. Mais si tu veux, cette expédition, elle a été tellement forte. Ça a été un contact avec la nature absolument dingue. Et voilà, une... Un contact avec soi-même aussi assez unique que, en arrivant, je me suis dit que je voulais continuer à vivre ces émotions et ces projets-là. Donc ça a confirmé, si tu veux, une manière, moi, d'envisager ma vie. Et puis, petit à petit, cette expérience justement de la canicule et cette expérience de la vague de chaleur Moi, elle a cheminé en moi. Et si tu veux, quand je suis revenu, on m'a sollicité pour partager mon aventure, la manière dont j'avais vécu cette solitude. Mais on m'a aussi interrogé sur qu'est-ce qui s'est passé ? C'était quoi cette canicule ? Et moi, je ne suis pas scientifique, je ne suis pas glaciologue. J'ai passé du temps dans ce milieu-là et j'estime que j'ai aussi une forme de responsabilité de témoigner de ce milieu, de m'en faire un petit peu l'ambassadeur. Et finalement, en prenant un peu de recul, moi cette expédition qui était un challenge, qui était un défi, qui était vraiment un projet perso, ça a été le point de départ de mon engagement écologique parce que j'ai réalisé l'ampleur du phénomène de dérèglement climatique qui est présent aussi loin que peut l'être l'Antarctique. Et si tu veux, j'étais évidemment au fait de ce sujet-là, mais je ne l'avais pas du tout intégré comme je l'ai intégré aujourd'hui. Et je crois que ça a été vraiment le point de départ de ce que je fais aujourd'hui, des expéditions au service de la science, des expéditions au service de la communication scientifique. Et c'est essentiel, c'est important de porter ces messages auprès de publics qui sont parfois moins sensibles. Et donc, ça a orienté un petit peu ce que je fais aujourd'hui.

JP — [01:01:51]

Alors justement, on va parler de ce que tu fais aujourd'hui, d'une extraordinaire aventure que tu as conclue il y a quelques mois, et une rencontre que tu as faite également Mathieu, avec le docteur Eddie Sevestre, et comme tu le dis, qui marque un peu un tournant, c'est-à-dire que ce n'est pas simplement un exploit incroyable que tu fais, mais tu connectes la science dans ta démarche aussi ? Et en 2024, tu prépares ce projet, tu vas nous en dire évidemment plus que quelques mots. D'abord, tu te prépares en faisant une traversée du Groenland, je crois en kiteski. Donc déjà, tu changes à nouveau de médium. Alors, il y a eu les skis, on a vu la 4L, il y a eu le vélo. Là, on part en kiteski, 1500 kilomètres, mesure du noir de carbone. Et en 2025, tu lances avec Eddy cette expédition incroyable qui s'appelle Under Antarctica. 4000 kilomètres, 80 jours, deux radars, je crois, à pénétration de sol aussi, avec vous, sous l'égide de l'UNESCO. Et l'enjeu, c'est retrouver des couches de glace vieilles de 130 000 ans pour déterminer si l'Antarctique occidentale peut s'effondrer dans un siècle. Et provoquer une montée des mers qui pourrait être de 4 à 6 mètres, qui affecterait des centaines de millions de vies dans le monde. Alors, qu'est-ce qui a changé pour toi dans cette rencontre avec Aidy Semestre et finalement cette connexion profonde avec la science en duo

Matthieu — [01:03:03]

Aidy est glaciologue, donc elle étudie les glaces partout sur Terre, en Arctique, en Antarctique, mais aussi les glaciers de montagne.

Il y a quelque chose qui nous relie avec Heïdi, c'est qu'on est persuadé, on est convaincu que la science n'a pas d'impact si elle n'est pas communiquée. Aujourd'hui, si tu veux, il y a plein de scientifiques qui travaillent sur ces sujets et c'est absolument indispensable qu'ils puissent continuer à travailler et on sait à quel point c'est difficile dans un...

Et dans une période où les coupes budgétaires pour la recherche sont très importantes et où il y a un discrédit qui est jeté sur la science qui est juste monumentale, notamment outre-Atlantique. Et donc c'est absolument essentiel que ces scientifiques puissent continuer à travailler. Mais c'est aussi très important en fait que cette science, elle soit communiquée auprès du grand public, auprès des jeunes générations et auprès de communautés et du public qui s'en tient parfois un peu éloigné parce que c'est des sujets qui sont complexes, qui sont aussi anxiogènes. Et donc avec Heïdi, on est persuadé que cette communication doit être communiquée, doit être incarnée. Et c'est pour ça qu'on s'est retrouvé à monter ce projet ensemble, qui était donc une traversée du continent Antarctique. Donc cette fois, une grande traversée, plus longue que ce que j'avais fait la dernière fois, en utilisant l'énergie du vent. Alors les kites nous permettent de progresser beaucoup plus rapidement.

JP — [01:04:14]

Combien par jour par rapport au

Matthieu — [01:04:16]

Ski en moyenne ?

Ça dépend vraiment du temps. Ça dépend des vents aussi. C'est comme à la voile, mais si tu veux, il y a des journées où on a fait 150 km. Notre meilleure journée, c'était 211 km. Donc, on peut vraiment aller très, très loin à l'intérieur du continent. Et notamment aller là où les scientifiques vont très peu, notamment sur les hauts plateaux de l'Antarctique de l'Est parce que c'est très difficile d'accès, ça demande des moyens logistiques importants et des moyens financiers qui sont très importants également. Et donc le projet qui nous a réunis avec IDIS, c'était de traverser l'Antarctique en utilisant l'énergie du vent. Et en allant en fait mesurer la glace au plateau de l'Est avec des appareils qu'on appelle des radars à pénétration de sol. Donc c'est un mot un peu barbare, mais c'est des instruments qui envoient une onde dans la glace et qui nous donnent plein d'informations sur l'âge de cette glace, sur la densité de cette glace, sur ce qu'il y a en fait dans cette glace. On peut retrouver des rivières souterraines, on peut retrouver des lacs. On peut cartographier le socle rocheux parce que je rappelle que l'Antarctique c'est un continent qui repose sur de la roche, sur de la terre. C'est très différent de l'Arctique qui est au nord et qui lui est un océan gelé. L'Antarctique c'est un continent de glace et qui contient suffisamment de glace pour élever le niveau de la mer, accrochez-vous, de 58 mètres partout sur le globe si toute la glace disparaissait.

58 mètres ? J'étais

JP — [01:05:34]

Vraiment à 4-6 mètres, pas du tout, 58 mètres

Matthieu — [01:05:37]

Alors 58 mètres, c'est l'intégralité du continent. C'est

JP — [01:05:40]

L'intégralité qui se désintègre,

Matthieu — [01:05:41]

D'accord. 4-6 mètres, tu avais raison, c'est pour l'Antarctique de l'Ouest, donc cette petite partie de l'Antarctique qui est proche de l'Amérique du Sud. Et qui, elle, a la particularité d'avoir le sol rocheux qui est sous le niveau de la mer. Donc on dit que l'Antarctique de l'Ouest est très sensible, c'est un colosse aux pieds d'argile, parce que si les plateformes de glace venaient à être déstabilisées, il pourrait y avoir rapidement de la glace qui partirait. Tout ça est assez complexe et dépend de plein de choses, mais ces radars qu'on a tractés derrière nos traîneaux en permanence dans cette expédition, c'était quelque chose d'inédit de faire une si longue traversée avec ces radars, parce qu'aujourd'hui, des radars en Antarctique, il y en a déjà eu, mais souvent sur des petites distances. Il y en a eu aussi par voie aérienne qui ont été passées, mais ce n'est jamais aussi précis que des radars qu'on passe par voie terrestre. Et donc, c'était ça, en fait, le projet, c'était d'aller faire ces mesures. On ne le faisait pas pour nous, on le faisait pour des partenaires scientifiques qui sont en Angleterre et en Allemagne. Et on le faisait, tu vois, de manière désintéressée, parce que ce n'est pas des données qu'on va vendre. L'idée, c'était vraiment de faire avancer la science sur ce sujet, d'essayer de mieux mesurer comment l'Antarctique réagit au réchauffement climatique, parce que cette élévation du niveau des mers, finalement, nous concerne tous. On se dit parfois que l'Antarctique, c'est loin de chez nous. C'est vrai, géographiquement parlant, ça l'est. Mais finalement, quand on évoque ces ordres de grandeur, alors 58 mètres, c'est vraiment le scénario catastrophe, mais ne serait-ce qu'un mètre, un mètre et demi, ça bouleverse Les cartes, ça redessine un petit peu tous nos littoraux.

JP — [01:07:10]

Les cartes de beaucoup de pays, oui bien

Matthieu — [01:07:12]

Sûr. Voilà, et quand on sait qu'il y a aujourd'hui 800 ou 900 millions d'humains qui vivent sur les littoraux, on sait que ça va créer des migrations et des bouleversements et des flux migratoires complètement dingues. Donc mieux comprendre ce qui se passe en Antarctique, c'est mieux anticiper notre futur à tous, parce que notre futur est intimement lié à la bonne santé de ce continent. Et il y a plein plein de mystères encore en Antarctique, on ne sait pas tout. Il y a des bases scientifiques, il y a des scientifiques qui travaillent en permanence là-bas. Mais voilà, des mesures à l'intérieur du continent, on ne peut pas tout avoir par satellite, on ne peut pas tout avoir par voie aérienne. Il faut aller sur le terrain. Il faut aller sur le terrain. Et aujourd'hui... C'est ce que vous avez fait. Et c'est ce qu'on a fait avec Snowkite, et aujourd'hui des expéditions il y en a, mais souvent elles sont toujours faites avec des tracteurs, avec des dameuses, avec des scooters de neige, avec des avions, et ça ça marche très bien, mais ça nécessite d'installer des pompes à essence partout sur le trajet, donc c'est pas forcément très pertinent en termes d'empreintes carbone, donc l'idée c'est aussi de montrer qu'on était capable de faire de la science différemment, On voit par exemple un secteur maritime qui essaye de se décarboner le plus possible avec des propulsions véliques, avec des panneaux solaires. La science polaire aujourd'hui, elle a aussi un bel avenir devant elle parce qu'il y a la possibilité de faire un peu différemment. Alors après, nous, on était tout seuls sur le terrain, donc il faut rester à notre place. On est une expédition scientifique à la hauteur de deux personnes, mais ça ouvre aussi peut-être la voie vers une manière de faire les choses différemment.

JP — [01:08:44]

Et pour tous nos auditeurs abonnés de ce podcast, Mathieu, quand est-ce que vous allez révéler finalement les enseignements scientifiques ? Parce qu'on attend tout

Matthieu — [01:08:51]

Ça. On attend tout ça avec impatience et moi le premier. Alors moi, je trépigne d'impatience, évidemment. Et puis il y a Heïdi qui est beaucoup plus pragmatique que moi. Tout de suite, Mathieu, le temps de la science est long. Et il faut prendre le temps de bien la faire, de mettre toutes les données qu'on a pu collecter justement dans les bonnes mains, qu'elles soient mises en relation avec d'autres données qui ont pu être collectées par le passé. Et en fait, le temps de la science est long parce qu'il doit être revu par des pairs. Il faut qu'une publication scientifique, ça prend du temps. Et Heïdi me disait qu'il n'y aurait rien de pire pour nous que d'avancer en fait, voilà, une conclusion hâtive quand elle pourrait être en fait réfutée un peu plus tard. Donc il faut prendre le temps en fait de... De faire ça correctement. Nous, on était vraiment en charge de la collecte et de l'acquisition de ces données. Ce que je peux te dire, c'est qu'on avait deux radars. On avait un radar de surface qui, lui, s'intéressait aux 40 premiers mètres de la calotte polaire. Et exactement ce que je t'ai expliqué tout à l'heure sur l'augmentation des précipitations C'est ce qu'on constate sur les hauts plateaux de l'Antarctique de l'Est avec le réchauffement climatique. Il y a plus de précipitations. C'est intéressant de savoir en quelle quantité il y a de la neige qui tombe sur ces hauts plateaux. Une question fondamentale, c'est de savoir si ces précipitations nouvelles à l'intérieur du continent, est-ce qu'elles viennent compenser, est-ce qu'elles viennent contrebalancer la perte qu'on observe sur la périphérie de l'Antarctique ? Est-ce que la perte de glace dans l'océan est contrebalancée par la glace, la neige qui arrive au cœur du continent ? Ce premier radar de surface va nous donner des informations précieuses pour essayer de mieux comprendre ce sujet-là. Et on avait un deuxième radar qui, lui, était beaucoup plus profond et qui allait chercher justement beaucoup plus profondément dans la calotte polaire, notamment en Antarctique de l'Ouest. Là, le radar, il allait jusqu'à 2 km de profondeur. Et ça, ça nous donne justement plein d'informations sur le socle rocheux et sur la nature de cette glace très profondément observée. Dans la calotte.

JP — [01:10:45]

Incroyable. On a vraiment tous hâte d'entendre ça. Alors, il y a quand même quelque chose, j'aimerais y revenir, qui est très différent de ton autre exposition dont on a beaucoup parlé. C'est que là, tu n'es plus tout seul, vous êtes deux. Et moi, je dis aux auditeurs, j'ai eu la chance d'assister à une conférence où vous étiez tous les deux. J'ai trouvé ça extraordinaire. C'était à Paris, il y a quelques mois. Alors, Raconte-nous, parce que ce n'est plus du tout la même chose d'être à deux, de se retrouver, je crois, dans la journée où vous étiez en kiteski, mais des fois peut-être à un kilomètre l'un de deux ou des centaines de mètres. Et puis le soir, quand même, vous teniez chaud tous les deux parce que dans la petite tente au milieu de nulle part. Comment ça s'est passé et comment on arrive à deux à tenir le cap, à arriver à trouver une harmonie aussi dans une aventure aussi incroyable. Incroyablement difficile

Matthieu — [01:11:35]

C'est difficile et c'est long je ne sais pas si on l'a dit mais on est allé sur le terrain pendant 80 jours 80 jours c'était une expédition de 3 mois et c'est 80 jours où on est vraiment livré à nous-mêmes notamment sur les hauts plateaux de l'Antarctique de l'Est je me souviens il y avait une surface qui était tellement accidentée que là pour le coup on n'aurait pas pu se faire secourir il n'y a aucun avion qui aurait pu atterrir sur une telle surface et il n'y a pas d'hélicoptère en Antarctique ou en tout cas pas d'hélicoptère qui pourrait venir là où on était on est très très très isolé donc le fait d'être deux c'est quand même une bonne chose parce que si l'un si on a des problèmes quand même voilà on a quatre mains deux cerveaux pour pouvoir faire des réparations et pour pouvoir se soutenir l'un l'autre si jamais on a vraiment des gros gros problèmes donc moi j'aurais ne serait pas lancé dans un tel défi tout seul. C'est trop dangereux. Ce n'est pas impossible. Mais moi, c'était au-delà de ce que j'étais prêt à prendre en termes de risque. Et puis surtout, je ne suis pas glaciologue. Donc voilà, moi, je ne sais pas faire parler les glaces. Heïdi m'a appris à manipuler ses radars. Mais voilà, c'était important aussi que Heïdi puisse créer tout ce programme scientifique pour que ça puisse servir à quelque chose. Parce que c'était vraiment… L'idée, c'était de faire avancer la science sur ce sujet et de ramener des données qui sont difficiles à collecter. Et le kite, c'était vraiment un moyen pour pouvoir avoir accès à ces points de collecte. Mais le fait d'être deux, c'est quelque chose de génial parce qu'on se soutient dans les moments difficiles. On était très très alignés sur ce qu'on voulait faire avec Heïdi, on en a parlé tout à l'heure, mais on avait un programme pédagogique aussi qui était très important dans notre projet et donc on savait pourquoi on était là. Et on avait très très envie l'un et l'autre d'être là, donc c'est ça aussi qui nous a... Qui nous a aidé justement à garder le cap. Il y a eu des moments difficiles, évidemment, mais jamais on a voulu baisser les bras et on est arrivé de l'autre côté en pleine santé, parce qu'on ne s'est pas blessé, on est resté prudent et on a fait ce qu'on voulait faire.

JP — [01:13:37]

Est-ce qu'il y a eu un moment dans le parcours quand même, si tu peux le discloser comme on dit, où vous aviez vraiment plus envie de vous voir pendant une journée ? Est-ce que ça peut arriver quand même ? En duo, couple ou pas d'ailleurs, c'est pas le cas parce qu'il y a un scientifique et toi tu es explorateur chacun, mais... Il n'y a jamais eu ça, en fait.

Matthieu — [01:13:58]

Ce qui est bien, c'est qu'on avait chacun un peu nos spécialités. C'est-à-dire que chacun était

JP — [01:14:03]

Responsable.

Matthieu — [01:14:03]

Moi, j'étais plus sur la logistique, sur la navigation, quand Heïdi était évidemment plus en charge de la gestion du programme scientifique. Et donc, on avait chacun un petit peu nos…

Voilà, nos tâches, nos domaines de spécialité. Et évidemment, l'un comme l'autre contribuait aux travaux d'Alidi. On faisait ça en commun, tu vois, et en bonne intelligence. Donc, il y a eu des moments difficiles parce que la fatigue, parce que le froid extrême, il faut le dire, on avait moins 30 sous la tente, on avait des températures... Moins 30 sous la tente. à moins 40 degrés parfois la journée, sans l'effet du vent, moi je parle bien en température réelle, donc c'est des conditions de vie qui sont quand même très très difficiles. Et donc forcément, il y a des frustrations, mais rien de majeur, rien qui aurait rompu la communication. On avait pour le coup travaillé avec une formatrice de gestion de conflit, qui travaille en gendarmerie notamment, pour pouvoir justement désamorcer des situations un peu conflictuelles, pour pouvoir aussi, tu vois... Bien communiquer tout du long de l'expédition parce que voilà, Heïdi c'est quelqu'un que je connais depuis longtemps mais c'est une amie, on n'est pas ensemble dans la vie et donc voilà, il faut apprendre aussi à se connaître dans ces conditions et c'est aussi pour ça qu'on est allé s'entraîner au Groenland qu'on a traversé le Groenland en amont déjà ensemble pour pouvoir voir comment on fonctionnait ensemble sur le terrain mais Heïdi c'est une personne qui a une expérience immense de ces milieux moi aussi j'y ai passé beaucoup de temps et donc on n'a pas eu de trop de mauvaises surprises

JP — [01:15:26]

Non, c'est incroyable. C'est à nouveau une histoire incroyable à deux, de la vivre à deux et d'arriver justement à bâtir sur les forces de chacun en ayant son domaine aussi d'expertise.

Matthieu — [01:15:35]

En fait, moi, je n'aurais pas pu partir avec une autre personne, en tout cas sur ce projet. En fait, il y a peu de partenaires pour ce genre d'aventure. Et c'était ça qui était intéressant aussi, c'est qu'on avait la science, l'aventure et ce qui nous reliait, c'était la communication, la pédagogie. Et en fait, ça matchait très, très bien. Mais moi, j'aurais pu faire ça avec très, très peu d'autres personnes. En tout cas, là, actuellement, je ne vois pas avec qui j'aurais pu faire ça. J'aurais pas pu faire ça avec...

JP — [01:16:03]

Donc, si je prends une image d'entrepreneurial, de l'associer pour faire une boîte, il est vital.

Et toi, tu as fait vraiment des deux côtés. Vous avez choisi l'un et l'autre. Finalement, un casting incroyable que tu as réussi. Le temps accélère malheureusement, comme toujours. J'ai toujours beaucoup de questions. J'aimerais que tu nous parles un petit peu, parce que j'apprécie ça vraiment énormément aussi, le travail éducatif que vous avez fait. Tu l'as mentionné rapidement. Je sais que vous avez fait des documentaires, des conférences. Et surtout, il y a ce programme Témoins polaires d'association qui a permis à plus de 300 000 jeunes dans 40 pays de vous suivre en temps réel avec des cahiers pédagogiques, des échanges en direct. Alors, dis-nous comment on convainc un enfant de 10 ans qui est quelque part dans le monde que la fonte des glaces les concerne finalement. Et que ce réchauffement climatique, c'est réel.

C'était quoi votre dialogue avec

Matthieu — [01:16:50]

Eux ?

Ce programme pédagogique qu'on a développé, il a dépassé toutes nos attentes. Vraiment, nous, avec Haïti, on se disait, s'il y a 50 000 jeunes qui nous suivent, on sera hyper heureux et ça nous semblait déjà être un objectif ambitieux. Et finalement, tu l'as dit, il y a 300 000 écoliers qui nous ont suivis dans 41 pays. C'est un programme qui était disponible en anglais et en français, relayé, amplifié par les réseaux de l'Éducation nationale, de l'UNESCO, ce qui explique la raison pour laquelle ça a bien diffusé un peu partout. Mais on ne s'attendait pas à ça et ça a été développé avec une association à qui je tire mon chapeau et que je connais bien parce que j'en suis administrateur depuis le début et qui s'appelle Témoins Polaires et qui fait de la sensibilisation par l'émerveillement auprès des jeunes générations sur ces sujets très anxiogènes du dérèglement climatique. Et ce qui a bien fonctionné dans ce programme, c'est qu'effectivement nous on avait des moyens modernes, donc on pouvait communiquer en temps réel depuis l'Antarctique, on pouvait envoyer des vidéos, des photos, répondre aux questions des jeunes écoliers. Et ce programme, il était en fait pensé pour être accessible à partir de 8 ans et tout était très ludique, tout était très... Tu vois, séduisant pour un jeune parce qu'en fait, il y avait toute une narration qui était adaptée. Nous, on avait embarqué avec nous une petite mascotte qui s'appelait Paco. Paco, c'était une peluche, c'était un manchot du Cap en Afrique du Sud parce que c'est là qu'on a commencé notre expédition. Et toute l'histoire, c'était Paco qui partait en Antarctique et qui allait traverser l'Antarctique et qui allait à la rencontre des manchots antarctiques. Et les manchots antarctiques lui racontaient à quel point il faisait chaud, à quel point la glace fondait. Et si tu veux, c'était quelque chose de très positif, de très joyeux, où on était porteurs, pourvoyeurs de solutions et très pragmatiques aussi. On n'essayait pas de masquer le phénomène, mais on essayait de montrer qu'on savait ce qu'il fallait faire pour limiter la casse et inverser les courbes. Et tout était fait dans la joie, avec des jeux, des quiz. Et donc, ça a marché finalement très bien. Et le fait qu'on puisse répondre en direct aux jeunes, ça donnait une dimension d'interactivité qui était très intéressante. Et on a fait des visioconférences depuis l'Antarctique. Et quand on les faisait, il y avait 3500 écoliers connectés. Donc, nous, c'était dingue. Et c'était vraiment... Oui, vraiment une joie immense de voir tous ces jeunes qui s'intéressaient au sujet. Tu vois, toujours par le prisme de l'émerveillement, de l'aventure, de la positivité, de l'enthousiasme, de l'optimisme. Et en fait, ça a bien fonctionné et on a reçu une quantité de dessins, de chansons, de vidéos des jeunes qui nous ont complètement subjugué et porté tout le long de l'expédition. Et on s'est dit qu'on ne faisait vraiment pas ça pour rien. Et en tout cas, c'était le fil rouge de cette aventure, c'était ce programme pédagogique. Et c'était incroyable de voir autant de gens.

JP — [01:19:24]

C'est super. J'imagine qu'il y aura un acte 2 ou une saison 2 avec l'invitation scientifique aussi.

Oui, carrément. Il y a plein de choses à partager maintenant quand vous aurez la science et la rendre accessible à des petits et des jeunes. Je pense que c'est extrêmement important.

Alors, quand il y a une question sur le leadership, parce que c'est un sujet qui m'intéresse, qui nous intéresse avec tous nos auditeurs, je pense qu'avec toutes tes expériences que tu as eues qui sont assez incroyables, je crois que tu donnes aussi des conférences en entreprise. Lorsque tu parles à des leaders d'entreprise, Mathieu, qui ne sont pas allés sur des kiteskis vers l'Antarctique, qui ont des galères avec leur boîte, avec leurs équipes, mais qui ont aussi des grands moments très positifs. Quelles sont les deux ou trois leçons que tu partages avec eux, qui résonnent avec eux, qui font sens au-delà de métiers d'explorateur et d'aventurier

Matthieu — [01:20:11]

Je pense que c'est marrant parce que j'ai l'impression qu'on les a un petit peu évoqués sans peut-être mettre vraiment le doigt dessus. Donc, je vais essayer d'être synthétique. Mais c'est vrai que quand j'interviens dans ces milieux entrepreneuriaux, déjà, moi, ça m'amuse un petit peu parce que c'est vrai que ma réalité est finalement assez éloignée du quotidien d'un chef d'entreprise. Mais en fait, il y a plein de ponts, il y a plein de liens. Et moi, la première des choses, quand j'ai envie de baisser les bras, quand tout est difficile, quand le terrain est truffé de crevasses, quand il y a du white out, quand il fait froid, quand il y a du vent, quand j'ai envie d'arrêter et que je vois tout en noir, j'essaye de me rappeler Deux choses. La première, c'est que l'inconfort, les douleurs, les cloques, les courbatures, c'est temporaire. Ça ne va pas durer pour la vie. J'essaie vraiment de me rappeler ça et j'y crois dur comme fer. Je me dis que dans cet effort-là, ça ne va pas durer. Il faut accepter cette condition, il faut accepter ce moment, il faut le traverser, il faut juste essayer de bien l'accueillir et il faut se rappeler le fait que ça ne va pas durer toute la vie. Qu'il va y avoir des moments meilleurs, mais que là, on est dans le dur et qu'il faut accueillir ce moment-là, mais bien se souvenir qu'il y aura des meilleurs jours. Ça, c'est la première des choses. La deuxième que j'essaye de me rappeler à moi-même, c'est quelque chose qui m'a été soufflé par Jean-Louis Étienne, que j'ai évoqué, qui est pour moi une forme de mentor, le parrain aussi de mon expédition au pôle Sud. Et Jean-Louis m'avait dit… Mathieu, quand tout est difficile, quand tu as envie d'abandonner, remets ton rêve de pôle Sud à la surface. Et remettre son rêve de pôle Sud à la surface, ça voulait dire quoi ? Ça voulait dire remets-toi dans l'état d'esprit dans lequel tu étais quand tu préparais cette expédition, quand tu en rêvais, quand tu avais… vraiment le couteau entre les dents pour trouver les partenaires et les sponsors. Et remets-toi dans cet état d'esprit où tu étais habité par ce pôle sud. Là, mon coco, tu y es, tu es en Antarctique, c'est difficile, mais essaye de repenser aux raisons qui t'ont poussé à t'engager dans ce projet-là. Et ça, je crois que c'est très important parce que finalement, on peut parfois se retrouver à douter. Et en fait, il faut s'extraire de ce moment-là pour se replonger dans ce qui nous anime vraiment et les raisons qui nous ont poussé à entreprendre le projet en l'occurrence qui était le mien et remettre ce rêve de pôle Sud à la surface c'était important donc je crois que c'est vraiment ces deux choses-là qui me tiennent et puis après cette gestion de l'effort je pense qu'elle est pertinente de penser À l'arrivée de penser justement à l'objectif final, parfois c'est contre-productif parce que le chemin est long pour atteindre cet objectif final. Finalement, ce qui compte, c'est le day-to-day. C'est vraiment de faire du mieux qu'on peut avec ce qu'on a à notre portée et diviser, séquencer cette longue route en petites parties qui sont facilement atteignables, en petits pas. Finalement, ça parfois, c'est ce qui nous aide à… à déplacer des montagnes. Et enfin, je terminerai par dire que le lâcher prise, c'est quelque chose d'important aussi. Moi, je me souviens que quand je me concentrais uniquement sur la météo, sur la neige molle, en fait, c'était des choses sur lesquelles je n'avais aucun contrôle. Et vouloir contrôler les choses qui ne sont pas contrôlables, c'est une perte de temps, d'énergie. Il vaut mieux essayer de se concentrer sur sa respiration, sur la manière de skier, sur sa manière de... De s'habiller, de s'alimenter, parce que c'est ces leviers-là sur lesquels on a un contrôle. Donc moi, je dirais, en quelques mots, c'est vraiment ces éléments-là qui m'ont aidé à avancer et à ne pas baisser les bras. Et c'est des choses, je crois, qu'on peut chacun utiliser dans ses projets.

JP — [01:23:37]

Non, non, j'adore, j'adore le fait de dépasser, effectivement, accepter, accueillir, comme tu l'as dit, l'inconfort, voire les douleurs, de remettre son pôle sud au cœur de son âme. Alors, c'est marrant parce qu'en leadership, souvent, on parle de boussole du nord, de l'étoile du nord, tu sais, toi, c'est le pôle sud, mais c'est la même chose, finalement, se lâcher prise et cette routine quotidienne d'y aller, de refaire le meilleur geste, la meilleure capacité à exécuter ce qu'on fait. C'est tellement vrai.

Alors, J'ai utilisé, moi aussi, pour dire que ça m'a vraiment inspiré, c'est marrant, dans ma vie de leader chez Microsoft à un moment donné, l'histoire de Shackleton, qui est encore mieux que moi, parce que j'avais vu des films, j'avais vu un bouquin. Et donc, pour nos auditeurs qui écoutent, qui ne connaissent peut-être pas l'histoire, il avait embarqué quand même... Tout un équipage dans une affaire improbable, bloqué dans les glaces, et je ne vais pas leur révéler le truc, mais finalement, pendant près de deux ans, avec l'expédition Endurance, il n'a perdu aucun de ses hommes. Et moi, je l'avais utilisé, en fait, si tu veux, comme un message incroyable de cohésion, de force collective, d'espoir, d'endurance, évidemment, et de leadership incroyable. Qu'est-ce que ça t'évoque, toi, cette histoire de Shackleton ? Parce que tu as dû la lire aussi très souvent.

Matthieu — [01:24:44]

Shackleton, c'est juste hallucinant ce qu'il a réussi à faire. Il a réussi à embarquer des hommes, parce qu'à l'époque, c'était que des hommes qui n'y connaissaient pas grand-chose en exploration polaire. Ils devaient traverser le continent Antarctique et finalement, ils se retrouvaient pris par les glaces. Le bateau qui s'appelait Endurance a sombré. Ils se sont retrouvés bloqués sur une île, ils ont passé plusieurs saisons bloqués sur l'île à manger des phoques, du manchot et puis il y a une équipe qui est partie justement aller chercher des secours jusqu'en Georgie du Sud. Et finalement, plusieurs mois, plusieurs années après, au terme d'une épopée absolument folle, il a réussi à récupérer tous ses hommes. Et donc Shackleton, c'est vraiment le leadership au sens premier du terme, en gardant toujours un côté très humain, où il essayait toujours de valoriser justement les membres de l'expédition. Il avait toujours des... Tu vois, des moments qui peuvent paraître parfois un peu légers, mais qui étaient essentiels pour la bonne santé mentale du groupe, où il y avait des moments de jeu, des moments de musique. Je

JP — [01:25:39]

Crois que tu jouais même au foot sur la banquise,

Matthieu — [01:25:42]

Un truc comme ça. Exactement, et donc je trouve que c'est hyper inspirant de voir que, parce que s'il n'y avait pas eu cet état d'esprit chez Shackleton, certainement qu'il y aurait eu beaucoup plus de conflits internes, et certainement que... Ils n'auraient pas tenu ces gars-là, c'était des conditions qui étaient absolument inhumaines et je crois que le côté charismatique de Shackleton et cette personnalité à justement toujours être très humain avec ses coéquipiers a fait que l'équipe a tenu, même quand il n'était pas là d'ailleurs, parce qu'il y avait le capitaine de Shackleton.

JP — [01:26:10]

Ils se sont séparés en deux groupes à un moment donné absolument. Ils

Matthieu — [01:26:14]

Allaient revenir et Et ça, je crois que c'est éminemment inspirant de voir à quel point ces hommes ont été endurants, combatifs et fraternels entre eux, grâce justement à la personnalité de leur chef, qui était Shackleton.

JP — [01:26:24]

C'est une histoire incroyable et je recommande à nos éditeurs de lire les bouquins, les films aussi sur Shackleton qui sont incroyables. On arrive vraiment vers la fin et je veux revenir évidemment au cœur un peu de l'hierarchie positive, Mathieu, qui repose, si tu veux, sur la psychologie positive. La psychologie positive, c'est trois cercles. Il y a moi, il y a moi et les autres et il y a moi et le monde. Et finalement, le moi, tu nous as permis de l'explorer de manière incroyable. Il est tellement important. Mais ce qui est tellement difficile aussi, je pense, pour chaque personne, jeune ou moins jeune d'ailleurs, mais pour les jeunes notamment en ce moment, c'est finalement se connaître et avoir confiance en soi. Et définir un peu ce pôle intérieur, évidemment, que tu portes et que tu incarnes tellement bien.

Quel est ton conseil, toi, pour toute cette nouvelle génération de jeunes qui sont bombardés de tas de choses, d'injonctions, je ne parle même pas des social media et tout le reste, et qui ont en eux le pouvoir de faire des choses incroyables pour justement bâtir cette connaissance d'eux-mêmes et cette force en eux-mêmes du pourquoi ils sont là finalement ?

Matthieu — [01:27:25]

C'est une vaste question et c'est vrai que moi, si j'ai un conseil à donner, et je me base peut-être encore une fois sur ma propre expérience, c'est de ne pas attendre d'être 100% prêt pour se lancer. Parce qu'en fait, on ne l'est jamais. C'est une illusion de se dire qu'on sera 100% prêt pour se lancer dans quelque chose qui nous tient à cœur. Moi, je crois que...

Il faut à un moment sauter du plongeoir. Quand on est sur un plongeoir, plus on regarde vers le bas, moins on a envie de sauter. À un moment, il faut se dire on y va et ce n'est pas grave si on fait des erreurs, ce n'est pas grave si en chemin on va se casser la figure. En fait, ce qui compte, c'est le mouvement. Ce qui compte, c'est à un moment de faire un vœu de... Je ne sais pas, de confiance et de se dire on y va. Et moi, je crois que c'est ça que je pourrais donner comme conseil, c'est que plus on attend, moins on se lance et d'avoir la bonne conjugaison, conjonction de à la fois bonne santé physique, bonne santé financière, temps à sa disposition, énergie. Finalement, tout n'arrive pas au même moment. Je crois que quand on est jeune, peut-être qu'on a la ressource financière qui manque, mais on a le temps et l'énergie. Quand on est un peu plus vieux, peut-être parfois on a le temps et l'argent, mais parfois peut-être moins l'énergie. Donc il n'y a pas de... Après on peut avoir tout au même moment mais ce que je veux dire par là c'est que le conseil que je donnerais c'est que évidemment on peut être pétri de doutes et c'est normal et c'est bien mais je crois qu'il faut parfois pas attendre d'être 100% prêt pour se lancer dans quelque chose qui nous tient à cœur et ce qui compte c'est justement le chemin et de se prendre parfois des claques parce que c'est comme ça aussi qu'on grandit et moi c'est ce que je que je crois que j'ai essayé de faire quand j'étais plus jeune, quand je suis parti à vélo, parce que je n'avais pas toutes les réponses. Je n'étais pas un grand sportif. Je n'avais pas beaucoup d'argent dans ma poche, mais j'y suis allé et j'ai beaucoup appris en chemin. Et c'est ce qui fait que je me suis mis sur cette voie-là et elle est passionnante. Donc moi, c'est peut-être le conseil que je donnerais. Je ne dis pas que c'est facile, mais je pense qu'on a... On a des ressources en soi qu'on sous-estime. Et quand on se lance dans quelque chose qui nous tient à cœur, finalement, on trouve beaucoup de

JP — [01:29:41]

Réponses. Non, c'est super. Je pense que c'est un super conseil. Et à nouveau, qui rejoint vraiment toute notre discussion qu'on a eu ensemble, Mathieu, de vivre sa vie comme un entrepreneur de sa vie. Et un entrepreneur, il n'a jamais de certitude. Il n'en a jamais. Il faut le savoir. Donc, voilà. Maintenant, c'est ma vraiment dernière question. Pour toi... Quel est finalement le vrai sommet et quand est-ce que tu sauras que tu l'as atteint ce sommet

Matthieu — [01:30:04]

Je ne suis pas un collectionneur de sommets, même si on pourrait croire que c'est le cas quand on regarde un peu ce que j'ai fait. Moi, ce qui m'anime, c'est de vivre des émotions. C'est de réaliser certains rêves. Mais finalement, j'ai réalisé beaucoup de projets, mais je n'ai réalisé que deux rêves. Enfin, je dis que, mais c'est déjà énorme d'avoir réalisé un rêve. Je le souhaite à tout le monde de réaliser un rêve un jour. J'en avais un, c'est de faire le tour du monde. Et j'ai eu la chance de le faire avec cette petite 4L. Et j'en avais un second, c'était d'aller au pôle sud. Et c'est ce que j'ai réalisé tout seul en 2018-2019. Après, j'ai réalisé plein d'autres projets, mais rien qui m'ait animé aussi fort que ces deux projets que je t'ai mentionnés.

Donc pour moi, le sommet à atteindre, c'est bateau ce que je vais dire, mais c'est d'être heureux. C'est de trouver en fait... Une activité ou une voie où on se sent épanoui, où on se sent utile, où on se sent en phase avec soi-même. Et moi, c'est la voie sur laquelle je suis aujourd'hui. Alors, tout n'est pas tracé, tout ne sera pas... Comment dire ? Je ne sais pas où je serai dans dix ans, c'est ça que je veux dire avec cette citation. Mais ce qui me plaît bien aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que ces aventures, ces expéditions au service de la science touchent le grand public, touchent la jeune génération et ont eu un côté... Utile et pédagogique qui moi me plaît beaucoup et donne du sens à ce que je fais on n'est plus du tout dans l' aventure pure et dure de moi mathieu qui part tout seul qui vient réaliser un rêve ça m'a formé ça m'a construit et j'en suis très très fier mais aujourd'hui cette voie que j'emprunte de mettre l' aventure au service de la science je sens qu'elle est qu'elle est qu'elle qu'elle a une vraie utilité qu'elle a une vraie résonance et ça moi c'est mon sommet quoi alors on verra on verra quelles seront les prochaines aventures, mais si je pouvais continuer dans cette voie-là et être en phase avec moi-même, j'en serais très heureux. Et en tout cas, aujourd'hui, c'est ce qui, moi, m'épanouit. Et je pense que c'est déjà une belle victoire en soi. Donc, je ne sais pas trop comment répondre à ta question. Je Je

JP — [01:32:07]

Pense que tu as très bien répondu à la question, je pense que c'était une très belle réponse et je pense et surtout je veux te remercier parce que c'était un magnifique dialogue, en tout cas c'est comme ça que j'ai ressenti, où tu nous as embarqué avec toi dans le confort de l'écoute d'un podcast et pas à moins 50 degrés. Dans l'expédition à l'autre bout du monde, tu nous as amené aussi jusqu'au pôle intérieur qui est tellement important, la boussole intérieure qu'on a en soi, de savoir la trouver, de savoir trouver les moments et les difficultés pour aller la chercher et d'être entrepreneur de sa vie. Et pour moi, ça, c'est du leadership positif à l'état pur, Mathieu.

Donc, tu nous en as donné plein. Plein d'épisodes. Et donc, je te remercie vraiment du fond du cœur. C'était un super épisode. Je veux aussi remercier nos auditeurs qui n'hésitent pas pour les nouveaux après cet épisode en français de vous abonner à ce podcast, bien sûr, de laisser vos commentaires, j'espère, quand vous aimez, sans modération, mettez 5 étoiles aussi, de vous abonner à la newsletter LinkedIn Positive Leadership & You. Et puis surtout de continuer à suivre Mathieu dans ses explorations, ses aventures parce que Mathieu il va continuer à communiquer sur les résultats scientifiques et je suis certain Mathieu qu'il y a plein d'autres aventures qui t'attendent et j'aurai hâte de les suivre donc énorme merci Mathieu et très belle continuité à toi dans ta vie d'explorateur qui nous aide des horizons

Matthieu — [01:33:23]

Incroyables Merci beaucoup Jean-Philippe, merci